Le Nouvelliste a eu accès à un document de 39 pages de l'UCREF transmis au parquet révélant des éléments troublants dans le dossier de deux anciens maires indexés de blanchiment de capitaux et enrichissement illicite : Jude Édouard Pierre, ex-maire de Carrefour, et Jean Hislain Frédéric, ex-maire de Cité Soleil. Contrairement à ce qui a été écrit précédemment dans Le Nouvelliste, ils ne sont pas inculpés de financement du terrorisme. 
 
Selon un rapport préliminaire de l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF), ces deux anciens élus seraient impliqués dans un montage financier opaque autour d’un compte bancaire ouvert au nom de l’Association des maires de l’Ouest (AMOH). Cette entité, pourtant sans existence légale, aurait servi de plateforme à des mouvements de fonds d’une ampleur exceptionnelle.
 
L'AMOH n'était ni enregistrée légalement, ni reconnue fiscalement, ce qui contraste fortement avec l’activité intense d’un compte ouvert à la Banque nationale de crédit (BNC), sous le numéro 2160000652. Ce compte aurait été administré par Jude Édouard Pierre (président), Jean Hislain Frédéric (secrétaire général), et Clermont Charléus (alors maire de Thomazeau).
 
Ouvert le 22 mai 2018, le compte ne comporte cependant aucune mention d’un dépôt initial. L’analyse bancaire ne couvre que la période du 21 janvier au 11 mars 2020, mais dès le 20 janvier, le solde affichait 178 125 gourdes, preuve que des transactions antérieures ont eu lieu, sans être retracées.
 
Des dépôts massifs, des retraits immédiats sont effectués à travers ce compte bancaire. Sur cette période limitée, sept dépôts ont été enregistrés, dont cinq transferts de fonds totalisant 270,5 millions de gourdes. Parallèlement, 160 retraits — dont 57 virements — ont été effectués, à hauteur de 269,8 millions de gourdes. À la date du 11 mars 2020, après déduction des frais bancaires (17 342 gourdes), le compte affichait un solde final de 878 110 gourdes.
 
L’UCREF souligne que les fonds étaient souvent retirés peu après leur dépôt, et qu’une grande partie des virements a été effectuée vers des comptes non identifiés, à l’exception notable d’un virement vers la mairie de Gressier, officiellement pour un programme d’assainissement.
 
Des chèques à la chaîne, des flux rapides, et une absence de documentation sur l’origine des fonds : autant d’indices qui laissent planer un soupçon de détournement ou de stratégie de dissimulation.
 
Le rapport révèle également que le compte de l’AMOH a reçu des fonds publics, notamment du PCSPI, du BPM, et même du Bureau du Premier ministre. Ces transferts, jugés « remarquables » par les enquêteurs, ont également été rapidement retirés, souvent sous le prétexte de programmes d’assainissement.
 
Jean Hislain Frédéric : une ascension financière inexpliquée
 
L’enquête a aussi révélé l’enrichissement rapide de Jean Hislain Frédéric, qui détenait sept comptes bancaires dans diverses institutions (Sogebank, BNC, Unibank). Ces comptes suivaient tous un même schéma suspect : de lourds dépôts en numéraire, suivis de retraits en liquide quasi immédiats, sans documentation justificative. Par exemple, un compte à la Sogebank (#045-872-331-7) a enregistré 7,2 millions de gourdes en trois mois, aussitôt retirés. Sur un autre compte à la BNC (#033-984-224-5), 12,5 millions de gourdes ont transité en deux ans, dont plus de 80 % retirés en espèces.
 
Les enquêteurs pointent une confusion préoccupante entre les finances municipales et celles de l’association non reconnue, suggérant une possible gestion parallèle des fonds publics.
 
« Il est impossible de justifier la légitimité de ces apports en numéraire. Leur retrait rapide renforce le doute sur leur finalité », lit-on dans le rapport. Les opérations transitoires notamment dans les comptes personnels de Frédéric, en lien avec Jude Édouard Pierre contredisent les logiques financières usuelles, renforçant les soupçons de fraude ou de blanchiment.
 
En vertu de l’article 35 de la loi de novembre 2013 sur le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme, ce rapport préliminaire a été transmis aux autorités compétentes pour d’éventuelles poursuites judiciaires.
 
L'UCREF en profite pour signaler que faute de document probant relatif à la provenance des fonds qui ont alimenté les comptes et à la finalité de ceux qui y sont retirés, l'investigation n'a pas pu avec exactitude se prononcer sur les éventuelles personnalités publiques ou privées ayant été impliquées dans la manipulation des fonds à travers les différents comptes bancaires étudiés.