En 2026 ou 2027, les élections doivent avoir lieu en Haïti. Les électeurs qui, lors des précédentes joutes, ont massivement choisi l’abstention, devront trancher et voter avec espoir. L’espoir que, finalement, le pays sorte du bourbier. Mais un hic demeure. L’offre politique, à y regarder de près, reste largement composée d’indécrottables « rat do kale », de « kale tèt » déguisés, d’artisans du chaos. Sous de nouveaux ou d’anciens labels, ces acteurs — et leurs parrains — ont de réelles chances de se faire élire.
En Haïti, où la faim prend des rides et où les « vòt pou 1000 goud » ont façonné tant de malheurs, le trésor de guerre des corrompus sera redoutable. L’argent, comme souvent, coulera à flot. Aucune digue n’existe pour empêcher que l’argent sale ne finance les campagnes électorales.
La probabilité que les mêmes se renouvellent est élevée. Cette perspective sidère certains. Les sceptiques, ici où les catastrophes politiques humaines sont un horizon indépassable, sont confortés dans leurs projections les plus sombres. Tout le monde est libre de ses appréciations. Pourtant, il faut décortiquer froidement les augures. Pour deux raisons. Parce qu’elles expriment et interrogent à la fois. Il est désormais évident, même pour les St-Thomas, qu’il existe en Haïti « un système » capable de se renouveler pour garantir le statu quo, la captation du pouvoir et des privilèges. Il est tout aussi clair que ce « système », pour préserver l’impunité après les appels à la transparence et à la reddition de comptes — « kot kòb PetroCaribe a ye? » — , a surarmé les gangs et attisé la violence. Cette violence a eu un effet de choc encore plus important. Elle s’est greffée, alimentée par une violence plus structurelle générée par des contradictions d'intérêts, la défense de chasses gardées, le renforcement de l’économie criminelle, l’ utilisation d’Haïti comme pays de transit de la drogue. Le tout a accéléré et parachevé l’effondrement symbolique, pratique, régalien d’un État failli.
Le bilan humain de ce chaos construit est terrible : quelque 20 000 morts en cinq ans. Sur cette période, la destruction de biens, d’actifs, d’activités économiques a été cataclysmique. Le système — dont certains éléments fonctionnent en dehors de tout cadre éthique, idéologique, du « nous » collectif — s’est renouvelé, assurant sa présence et sa représentation auprès d’une fraction de plus en plus infime de l’électorat ainsi qu'auprès d’acteurs de la « communauté internationale ».
Les enjeux d’un maintien du statu quo sont connus. Pour que les élections, comme le craignent nombre d’Haïtiens, ne soient pas synonymes de désastre annoncé, il faut se dire certaines vérités. Élire ou réélire les mêmes serait un saut dans le connu, une promesse de souffrance encore plus terrible.
Face à ce spectre, des interrogations surgissent. Où sont les guides, le leadership collectif capable d’articuler une proposition cohérente, en rupture avec la farce et les faux espoirs que l’on ne manquera pas de vendre ? Qui pour dire que le plus dur nous attend, afin de poser le diagnostic de notre État failli et d’inventer un nouvel État de toute urgence ?
Nous nous mentons, dans ce pays d’inégalités séculaires et systémiques, en croyant pouvoir avancer sans reconnaître la rupture du contrat social et l’urgence d’en bâtir un autre, fondé sur la sincérité et sur la souffrance vécue par tant d’Haïtiens ces dernières années. Aujourd’hui plus qu’hier, il faut faire de cette douleur collective le ciment d’un acte fondateur pour reconstruire un autre État, en remplacement de celui-ci, historiquement décrié, qui a perdu le monopole de la violence légitime, la capacité de garantir l’État de droit démocratique, la justice — conditions essentielles pour mettre fin à la capture des institutions, à l’effondrement des capacités publiques, à la fragmentation du territoire et, en dernier lieu, à la perte de crédibilité internationale d’Haïti.
Des élections destinées à reproduire le même — dont l’une des traductions est la normalisation de l’impunité — risquent de discréditer encore davantage, d’aggraver une crise de la représentation qui, en réalité, n’en est plus une. Cette crise — ou ces crises — sont modélisées, rentabilisées par ceux qui prétendent représenter le peuple. Ces paradoxes et contradictions profondes chevauchent une décomposition accélérée du tissu social que l’on ne peut feindre d’ignorer.
Pourtant, l’avenir doit devenir le sujet d’une conversation nationale sincère et sérieuse sur les conditions courageuses et intelligentes de la reconstruction. Tout cela peut prendre forme à travers un projet de sauvetage national, validé par les urnes. Mais avec la fragmentation de l’électorat et la domination croissante des logiques politiques régionales, le défi devient immense.
Entre-temps, le plus inquiétant — comme souvent — n’est pas que les affreux soient en ordre de marche. C’est l’attentisme, le silence, la docilité de ceux qui subissent. C’est le désert de propositions, d’alternatives audibles, crédibles, populaires pour concevoir et exécuter un sauvetage national viable.
Face à la crise morale profonde, la reconstruction de la légitimité de l’État, la reconfiguration des solidarités sociales, la refondation de la justice et de l’équité, la réinvention de la gouvernance et de la participation sont des tâches titanesques. « Impossible n’est pas Haïtien », devrait dire un leadership sérieux à ce pays.






Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.