Alberte Magally Constant
Docteure en Didactologie des langues et des Cultures
de l'Université Paris3 Sorbonne-Nouvelle
Directrice des éditions JE PRENDS MA PLUME
J'ai lu avec beaucoup d'attention et d'intérêt le post de l'Honorable Michaëlle Jean, paru le mardi 15 mai 2012 dans le Nouvelliste. Je l'ai lu et relu en me disant que ce cri du coeur, je l'ai déjà entendu maintes fois : en 2006 lors de l'investiture de René Préval, en septembre 2012 à l'Université Quisqueya où Michaelle Jean parlait justement de ces élèves du Lycée des jeunes filles de Jacmel qui maîtrisent admirablement le français malgré des conditions d'apprentissage sommaires, de la traversée de Martissant à travers la boue et les flaques d'eau stagnante des rues, de la nécessité de nous prendre en main et de cesser d'être l'objet de toutes les observations, de toutes les études, de toutes les expériences imaginables : « ase mezanmi » ! avait-elle crié, du haut de la chaire de l'auditorium de l'Université Quisqueya. La résilience ne doit pas être un état permanent mais transitoire.
La Gouverneure reconnaissait aussi que le monde est en pleine mouvance : au Canada, on ne peut plus prétendre exercer toute sa vie le même métier : les temps sont à l'instabilité, la crise est partout. Les événements d'aujourd'hui ne font que confirmer cette conjoncture internationale instable : la crise grecque, la crise de l'Europe, ce qui est ironiquement surnommé le "printemps érable" , c'est-à-dire les manifestations étudiantes du Québec... Le monde est aujourd'hui secoué et Haïti se trouve plongé au coeur de la tempête...
Ces cris du coeur témoignent d'une grande attention et d'une non moins grande sensibilité envers Haïti. Cependant, ils laissent chez moi un sentiment de malaise : pourquoi cette nécessité de prouver à l'autre que l'on est capable, que l'on n'est pas atteint d'une maladie génétique ? On n'a pas besoin d'être Gouverneure du Canada pour entendre les remarques désobligeantes sur notre complexité et notre incapacité à nous entendre, conjuguer nos efforts ; au contraire, on se lâche beaucoup plus devant les subalternes. Peut-on parler réellement de volonté, peut-on mettre en avant la rationalité cartésienne pour traiter, aborder cette réalité, on ne peut plus complexe ? S'agit-il seulement de mauvaise foi ?
En lisant cet article, une citation de Marcel d'Ans a curieusement refait surface dans mon esprit:
« En somme, Haïti souffre d'un excès d'âme pour trop peu de patrie : double y est la famille, la religion, la notion de propriété, la représentation du corps et même celle de l'âme. » (et l'auteur ajouterait aujourd'hui la nationalité) « Et il n'est pas jusqu'au Dieu même en qui l'on met sa foi qui ne soit à la fois ceci et son contraire... » ( André Marcel d'Ans, 1987 : 298).
Lorsque j'ai lu pour la première fois ces lignes, j'avoue avoir été fort choquée par ce regard extérieur, ce regard agaçant et arrogant de l'étranger qui vient vous disséquer, vous étudier et asséner son espèce de vérité. Encore cette raison grecque qui vient nous rappeler l'opposition entre la pensée mythique et la raison. Aujourd'hui, plus je regarde mon pays avec des yeux adultes (car il faut avouer que l'une des grandes difficultés en Haïti, c'est de grandir, de se libérer du carcan familial, seul rempart contre l'absence d'État, de se libérer du déterminisme historique, car la filiation est le premier moteur de l'insertion, viennent en second lieu les révolutions politiques), plus je me dis qu'il y a une part de vérité dans cette analyse a priori arrogante, choquante...
De la légitimité à la légalité, du respect de la constitution à la raison politique, du respect de la démocratie à l'éthique politique, de la banalité de la mort à la lutte pour la survie dans les camps, des égouts à ciel ouvert, des rues sales et jonchées de fatras à la soigneuse coiffure permanentée des belles jeunes femmes, debout dans les rues, de la peuplade de voitures de luxe aux vieilles tacots déglingués des années soixante-dix, la jeunesse haïtienne est plongée dans une schizophrénie nationale exemplaire. Un Haïtien vit et se vit en double, en triple, en projections, en reculs, en avancées. Voyage au coeur du subconscient d'un peuple balloté de-ci, de-là, espérant comme ci, comme ça... Pour peu qu'on ait vécu cette précarité, qu'on l'ait mis à distance et qu'on ait la prétention de la penser, on aura reconnu être passé par ces étapes où l'on y croit sans trop y croire, où l'on avance le petit doigt tout en se demandant s'il ne serait pas mieux de l'enlever...Vers qui, vers quoi se tourner ? Quel modèle ?
Être ou Avoir, c'est la question...
D'un côté, on a des élus qui n'osent aller au bout des scandales qu'ils provoquent, engageant des vies humaines dans les mouvements de paniques, d'un autre côté, on a une société civile amorphe qui n'a plus de souffle. Elle se soulève à chaque fois pour jeter des dictatures et retomber ensuite dans l'apathie durable. Les révolutions ne profitent qu'aux révolutionnaires soulignent des postmodernistes comme Deleuze. Ils ont raison ; des têtes émergent à chaque bouleversement et cela s'arrête là.
Sommes nous médiocres ?! Incapables ?! Montrer aux autres ce dont nous sommes capables ?! C'est là, tout le problème, sans doute : montrer aux autres... Et à nous, et entre nous ? Et si nous nous regardions enfin dans les yeux, sans nous laisser dire par les autres. Car, en fait, en parlant de doublure, nos aïeux sont aussi doubles : ceux qui ont voulu partager et ceux qui n'ont pas voulu... et c'est là aussi tout le problème... des questions internes non réglées, le linge de famille jamais lavé, mais empilé, oublié, refoulé dans les recoins et cela déborde. La maison n'en peut plus.
Connais-toi toi-même, sans pour autant t'enfermer dans l'indigénisme dont on connait les dérives. L'audace serait de reconnaître aujourd'hui que nous sommes un ensemble de sujets à qui la conscience ou le sentiment national font défaut. Selon une analyse d'Arjun Appadurai (1996), les sujets des contextes postcoloniaux sont dans une mouvance culturaliste, ils cherchent leurs propres alternatives en tournant le dos aux prescriptions ou aux voeux officiels. Comment re-politiser une population dépolitisée ? Bien sûr, on a des électeurs, et ce serait justement avec eux qu'il faudrait parler de vote politique. Que signifie voter pour un Haïtien qui, in fine, ne pense qu'à partir, se dépouiller de cette carcasse trop lourde qui attire la condescendance et le mépris de l'extérieur ?
Qui sont nos parlementaires sinon les descendants de ces héros trahis par leurs confrères héros eux-mêmes ? « Et nos pauvres frères dont les pères sont restés en Afrique, ils n'auront rien » ?! Le partage agraire, n'ayant pas eu lieu, on se partage le pouvoir, on se partage ce qui reste du quartier du gâteau aujourd'hui virtuel.
Les problèmes d'Haïti sont pensés trop souvent et trop exclusivement de manière structurelle ; on ignore les sujets politiques : quand on a été élevé dans un trou qui s'appelle Ka mouche Kont, au fin fond des campagnes haïtiennes, quand on essaie peu à peu à peu de perdre l'habitude de happer au passage des lambeaux de feuille de banane séchée pour se torcher le cul en allant vers la latrine, lorsqu'en même temps, on se retrouve à la tribune du sénat de la République ; he ben dis donc ! On contemple le héros qui a su gravir tous ces échelons, qui a su s'extirper du lot : l'individu historique qui a su agir. Aussi défendre la nation se résume-t-il à défendre une section communale quand il faut faire la parade, à défendre son ascension sociale et à la maintenir, puisqu'il s'agit de filiation...
"Normal" est un mot devenu à la mode avec François Hollande. Pour gloser là-dessus, je dirais que le parcours, normal, l'intégration normale n'existent pas en Haïti : on a trop de héros pour si peu de patrie, on a trop d'anormaux pour nos aspirations de normalité.
S'il faut traiter la politique haïtienne à travers la grille identitaire, il faudrait donc se tourner vers ces réalités subalternes, méprisées parce que ne faisant pas partie de l'histoire officielle, il faudrait se tourner vers la troupe des sujets atteint du syndrome de l'héroïsme. Et s'il faut agir de manière normale, il nous faudrait régler les problèmes sans trop nous préoccuper du regard des « autres ». Ce sont eux les donateurs, soit, mais ils ne sont pas spontanément désabusés, ils l'étaient sans doute déjà depuis bien longtemps, depuis plusieurs siècles même. On n'a qu'à se tourner du côté de Spencer Saint-John (1884), de James Franklin (1826) pour en avoir une petite idée...
J'avoue, pour ma part, qu'il y a de quoi perdre le Nord quand on est réellement plongée dans cette réalité haïtienne, sans avoir cette porte que l'on peut volontairement ouvrir ou fermer pour entrer et sortir... Indétermination, doublure, triplure... "quadriplure" (j'invente)», on se perd dans ces méandres, mais comment s'y retrouver ? De cri du coeur en cri du coeur, le mien n'a pas plus de légitimité, plus d'enjeux sans aucun doute...
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