Philippe Laporte
Le premier jour de ce mois de juin, ramène le neuvième anniversaire de la disparition de l'un des monuments de notre histoire politique récente. Il y a, en effet, neuf ans, René Théodore s'éteignait, en plein combat, au milieu des heures les plus sombres de notre histoire de peuple. Près d'une décennie plus tard, l'heure est venue pour moi de lui rendre un hommage avec la modestie de mes premiers écrits mais la passion de mon admiration. En lisant cet article, certains diront, non sans une certaine arrogance et peut-être même une certaine autosatisfaction, que malgré ses nombreuses qualités et son intelligence politique, René Théodore n'est jamais parvenu à s'imposer dans les hautes sphères du pouvoir. A cela je répondrai, qu'il est, sans nul doute, rentré dans le panthéon des figures politiques les plus prestigieuses de notre histoire. Tandis que ceux qui ont eu l'insigne honneur de bénéficier de la confiance de notre peuple, nous ont conduits dans les abysses les plus profonds de la médiocrité et du déshonneur.
On a beaucoup dit et on ne dira peut être jamais assez sur la vie et le parcours politique de René Théodore. Sa brusque disparition laisse un vide qu'il est difficile et voire impossible de combler. Durant son parcours politique, René Théodore a été le « vigile » de la nation, la mauvaise conscience de ceux qui ont eu, à un moment ou à un autre l'occasion de changer le destin de notre nation. On se souviendra peut être encore longtemps de cette voix dans le désert qui, en 1990, s'éleva contre l'aventurisme des factions politiques qui ont lancé notre pays et notre peuple dans la désastreuse expérience du populisme autoritaire. René Théodore a voulu offrir au pays une alternative politique à ce qui était déjà une nébuleuse qui, sous le couvert d'un discours faussement socialisant, rassemblait des réactionnaires et des opportunistes de tous bords, unis par des appétits démesurés de pouvoir et un désir commun de vengeance qui trouvèrent leur expression dans la formule revancharde : « Makout pa ladan-n ».
Près d'un quart de siècle plus tard, la société haïtienne se retrouve à un carrefour tout aussi décisif de son histoire. Au moment où elle se questionne sur le bilan de l'establishment politique post-86, au moment où il nous faut comprendre comment et pourquoi notre démocratie, bien que naissante, présente déjà le visage hideux d'une oligarchie dominée par l'opportunisme et la corruption élevés au rang de stratégie politique, au moment où l'instinct de conservation et les appétits de pouvoir d'une certaine élite conditionnent les alliances contre-nature que la « bien-pensance » qualifie puérilement de «Consensus», le parcours politique de René Théodore s'impose comme un modèle d'attachement à l'éthique et à la moralité politique.
René Théodore est né dans une famille de la moyenne bourgeoisie du nord-est. L'élite politique de l'époque aurait, sans doute, fait un accueil de prince à ce petit-fils de président et lui aurait fait une place de choix dans les hautes sphères traditionnelles de pouvoir. Mais, le jeune René Théodore choisit de renoncer aux privilèges, aux titres et au confort d'une carrière politique toute tracée pour faire ses premières armes au sein d'une organisation de jeunes révolutionnaires marxistes, l'Union des Jeunesses Populaires.
L'année 1956 marque le début de son entrée dans la politique active. Il devint l'un des leaders de la grève des lycéens qui contribua à renverser la dictature du général Paul Magloire. Par la suite, il se lança dans le militantisme éclairé au côté de l'écrivain et idéologue marxiste haïtien le plus célèbre de la fin des années 50, Jacques Stephen Alexis, qui venait tout juste de fonder le Parti d'Entente Populaire (PEP). Ils se seraient rencontrés, m'a-t-on dit, quelque part dans la plaine du Cul-de-sac, lors d'un meeting avec des paysans de la zone et se seraient très vite rapprochés l'un de l'autre.
On ne saura peut être jamais quel rôle joua René Théodore aux côtés de Jacques Stephen Alexis, mais lorsque ce dernier est assassiné par les sbires de François Duvalier en 1961, René Théodore devint l'un des principaux animateurs du Parti d'Entente Populaire avec Raymond Jean François. Il n'avait qu'une vingtaine d'année.
En juin 1963, René Théodore doit prendre le chemin de l'exil pour échapper à la répression anti-communiste. Mais, il revint clandestinement dans son pays pour reprendre la lutte contre la dictature. Et, ce fut le temps de tous les sacrifices et de tous les héroïsmes. Le temps où le romantisme révolutionnaire et la foi en des « lendemains qui chantent », transformaient quelques-uns des plus brillants intellectuels haïtiens en guérilleros, prêts à endurer toutes les privations et toutes les tortures au nom de tous les damnés de la terre.
Des noms tels ceux de Gérald Brisson, d'Alix Lamothe, de Yanick Rigaud et de Raymond Jean François se mêlent à ceux de milliers d'autres qui ont suivi le chemin du combat révolutionnaire et du don de soi. Celles et ceux qui ont vécu cette période glorieuse, faite de bravoure et d'héroïsme, se souviendront longtemps encore des prouesses du camarade Lesly.
Sous ce nom de code, René Théodore alla par « monts et par vaux » prêchant la bonne nouvelle de la révolution peut être, de la libération sûrement. Puis, vint l'année 1969, le Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH) est créé. René Théodore est de ceux qui en assurent la direction militaire. De Casale à Pedernales en passant par le Cap, Port-au-Prince et Marigot, de Mexico à Paris en passant par Santo-Domingo, La Havane et Budapest, il était de toutes les conspirations. Alors que d'autres se confinaient dans leur statut de « révolutionnaire de salon » dans les universités de Mexico et de New York ou dans les cafés terrasses de Paris et de Montréal, René Théodore parcourait les sentiers et les broussailles, « les armes à la main et les rêves en bandoulière ».
Son humilité n'avait d'égale que son courage. Je n'oublierai jamais le sourire pudique qui éclaira son visage quand un de nos camarades du MRN, de retour d'un voyage en République voisine, lui transmit les salutations d'un général dominicain qui, lors d'une entrevue, confia à ce dernier qu'à la fin des années 60, il avait reçu l'ordre de capturer, mort ou vif, un agent du communisme international qui dirigeait depuis la République Dominicaine, un groupe de révolutionnaires haïtiens et qui répondait au nom de René Théodore et que ce dernier avait réussi, des mois durant, à lui filer entre les doigts avant de quitter le territoire dominicain pour une destination inconnue.
René Théodore a été un homme d'action mais aussi un homme de pensée. La force de son engagement et de son enthousiasme de révolutionnaire n'occulta jamais son pragmatisme. Aussi, lorsqu'il devint secrétaire général du PUCH en 1978, il réorienta ce parti vers l'action politique, abandonnant ainsi la voie, devenue infructueuse, de la lutte armée.
Il joua un rôle de premier plan dans l'organisation de ce que l'histoire retiendra sous la dénomination de « Conférence de Panama » qui réunit, pour la première fois, des partis politiques haïtiens de tendances diverses, dans la capitale du pays d'Omar Torrijos, pour discuter ensemble de la stratégie de lutte politique pour renverser la dictature du nouveau monarque-président, Jean Claude Duvalier.
En février 1986, la dictature, déjà trentenaire, des Duvalier s'effondre dans l'euphorie populaire. Après des décennies d'exil, des opposants au régime duvaliériste sont de retour au bercail tandis que les partisans de l'ex-dictateur sont pourchassés et réduits au silence. Haïti est en plein délire et s'enfonce dans la violence et la barbarie. René Théodore revient d'exil et l'on peut enfin mettre un visage sur cette voix qui, des années durant, anima les émissions en créole de « Radio Paix et Progrès » depuis Moscou.
Haïti fait sa petite « révolution culturelle » et les intellectuels petits bourgeois de gauche comme de droite règlent leur compte avec le passé. Tous les moyens sont bons pour « éradiquer le macoutisme » et on exalte ce que l'on appelait déjà, non sans un certain cynisme, « la justice du peuple » autrement dit le lynchage en pleine rue des partisans dociles ou zélés de l'ex-dictateur. Dans cette ambiance survoltée, l'une des premières déclarations du secrétaire général du PUCH, le parti de la lutte armée, le parti des suppliciés de Casale, sera une condamnation sans équivoque de la violence gratuite et aveugle et un appel à faire le procès du duvaliérisme et non la chasse aux sorcières.
Duvalier parti, les hommes en kaki laissèrent exploser leurs ambitions et leurs appétits de pouvoir et de grandeur. Les officiers retrouvèrent leur gloire passée, leur place dans les salons de la haute bourgeoisie. Libérés de la hantise des purges duvalieriennes, les officiers de l'armée lancèrent l'institution militaire dans l'aventure des coups d'état à répétition. La hiérarchie s'effondre sous le coup des complots et des luttes d'influence.
En 1989, le PUCH de Théodore et de son désormais inséparable adjoint Max Bourjolly, décide d'évacuer l'armée du pouvoir pour sauver la transition démocratique. Le mouvement populaire qui conduira à la chute du énième général-président est enclenché par le PUCH bientôt rejoint par les autres partis politiques et par la « société civile » d'alors, déjà entièrement acquise à la cause du prêtre de Saint Jean Bosco.
Après le départ du général Avril, le pays s'en va vers des élections libres, les premières de notre histoire dira-t-on. René Théodore comprend très vite que le secteur démocratique peut arriver au pouvoir s'il reste uni. Le PUCH rentre en pourparler avec d'autres partis de la gauche démocratique dans le but de construire une alternative réellement nationale et progressiste. Mais, la tentation ou la « séduction populiste » était trop forte.
Et la suite, nous la connaissons. On saute au secours de la victoire, on réécrit l'histoire, le culte de la personnalité et le messianisme sont désormais des vertus et la « révolution opportuniste » est en marche. La bourgeoisie traditionnelle trouve dans le radicalisme anti-duvaliériste d'Aristide, le plus sûr moyen de régler ses comptes avec le noirisme et ses « 57ards » irréductibles, tandis que ceux qui souffraient encore de la « maladie infantile du communisme » se chargèrent du lavage de cerveau en présentant aux couches populaires qu'une seule alternative au retour en force des duvaliéristes : le populisme anarchisant du nouveau « messie ».
Après sept mois d'amateurisme et d'improvisation dans la gestion de la chose publique, le gouvernement constitutionnel est renversé par un putsch militaire qui plonge le pays dans un nouvel épisode tragique et sanglant de son histoire. Mais, cette fois, la communauté internationale intervient pour mettre fin à la descente aux enfers de la « dernière république bananière » du continent américain. René Théodore est désigné Premier Ministre dans le cadre d'un accord intervenu entre le président constitutionnel et les militaires putschistes.
Certains diront avec beaucoup de facilité que René Théodore a été le « poulain » des américains dans cette affaire. Peut être ne se sont-ils jamais posé la question à savoir : si Théodore avait été le « poulain » des américains, quelle force politique haïtienne aurait été assez puissante pour lui barrer la route de la Primature ? Pourquoi les Américains n'ont-ils pas imposé René Théodore comme Premier ministre comme ils l'ont fait pour imposer le retour de l'ancien disciple de Charlemagne Péralte ? La plus grande erreur de Théodore a, sans doute, été le fait de renoncer à la Primature sans explication, sans un mot à la Nation, par pudeur peut être.
Mais, l'opinion publique ne lui tiendra pas rigueur et lorsque qu'il se présente au Sénat lors des premières élections qui suivront le retour du président constitutionnel dans les malles de la US Army, René Théodore part favori. Mais, dans la nouvelle « Cathédrale lavalassienne » il n'y avait de place que pour les fervents croyants et le Conseil Electoral Provisoire d'alors s'éleva telle une « Inquisition » pour châtier ceux qui n'étaient pas des « lavalassiens purs et durs ». Les élections truquées et frauduleuses de juin 1995 accouchèrent d'un parlement monocolore, dominé par « lavalas » toutes tendances confondues.
« La Révolution mangera ses propres fils » disait l'autre et en mai 2000, Haïti assista à une nouvelle tragicomédie électorale qui ne sera qu'une répétition en grand format de celle de juin 1995, mais cette fois, avec de nouveaux acteurs dans de nouveaux rôles. L'ancien prêtre-président reviendra au pouvoir avec ses « nouveaux messieurs » , après cinq années de mauvaise, ou pire, de non gouvernance de son « marassa » . Il s'en suivra quatre années de crise politique et institutionnelle, de négociations stériles et de retournement d'alliance. Durant ces années, René Théodore afficha une intransigeance sans borne et ne cessera jamais de réclamer le départ du pouvoir de celui qui était devenu un obstacle à la marche de notre pays vers la modernité.
Tandis que « l'opposition officielle » et la « Société Civile » réclamaient puérilement, un « compromis » pour permettre au dernier «messie » de terminer paisiblement son « mandat » frauduleusement acquis, à la condition d'en distribuer quelques avantages, René Théodore lançait avec les réseaux MORAL la première tentative de soulèvement populaire contre le pouvoir déjà déliquescent des « nouveaux théoriciens» du messianisme de 2001. Cette tentative échoua. Mais René Théodore ne se découragea nullement. Il avait appris à se battre, il n'avait fait que cela durant toute sa vie et il était prêt à continuer.
Comme il l'avait fait contre Duvalier, Namphy, Avril et Cédras, à travers ses déclarations à la presse, il toucha les consciences en appelant sans cesse à la résistance et au devoir de révolte contre l'oppression. Sa plus grande victoire, il l'aura sans doute savourée un certain matin de novembre, dans les rues du Cap, quand avec des dizaines de milliers de personnes, il marcha jusqu'au Monument des Héros de Vertières pour réclamer le départ du dernier «messie» alors qu'on négociait encore à Port-au-Prince.
Après les jeunes de l'Initiative Citoyenne du Cap, ce fut le tour des étudiants de Port-au-Prince de gagner les rues et ensuite celui des ex-militaires de prendre les armes pour que la Communauté internationale comprenne qu'il n'était plus possible d'imposer un régime archaïque à un peuple qui avait soif d'humanité et de modernité. Le dernier «messie » fut contraint d'abandonner son nouveau dieu, le pouvoir. Il laissa une Haïti détruite, en plein chaos mais qui respire et espère encore.
Mais tout cela, René Théodore ne la verra pas. Il laissa le pays pour un séjour médical aux Etats-Unis. Un séjour qui devait être de courte durée mais qui ne se termina jamais. Son dernier combat, il le livra contre le cancer et pour la première fois, il capitula et déposa les armes. Ce matin du 1er juin 2003, les dirigeants et quelques militants autorisés du MRN se réunissaient comme ils le faisaient tous les premiers dimanches du mois. Premier point à l'ordre du jour : l'état de santé du dirigeant Principal. Soudainement, le téléphone retentit. « René est parti, notre chef est mort » dit la voix. Et l'une des figures emblématiques de l'intelligentsia et de l'histoire politique récente de notre pays venait de s'effondrer dans la stupeur et l'incertitude des heures les plus sombres de notre calvaire de peuple « libre et indépendant ».
Je prends souvent un plaisir morbide à écouter, dans les médias souvent acquis à leur cause, les analystes et les encenseurs de tous poils qui, depuis une trentaine d'années induisent notre peuple en erreur. Ceux-là qui qualifient d'intelligence politique les plus basses compromissions de nos dirigeants d'hier et d'aujourd'hui. Ceux-là encore qui présentent des slogans creux comme programme de gouvernement. Tous ceux-là ont, je l'espère, compris que René Théodore avait peut être eu raison de croire en des valeurs et de ne jamais les mettre aux enchères des intérêts politiques immédiats et peut être un jour rendront-ils justice à son action politique.
On a beaucoup dit et on ne dira peut être jamais assez sur la vie et le parcours politique de René Théodore mais ceux qui comme moi l'ont suivi dans ses derniers combats vous diront qu'il est mort aussi courageusement et aussi humblement qu'il avait vécu, que son message sera diffusé par d'autres voix, ses convictions seront incarnées par d'autres visages et que sa foi en une Haïti fière, prospère et solidaire inondera d'autres coeurs pour remporter les victoires de demain.
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