Faut-il changer de paradigme dans le secteur de la santé? se demandent les docteurs Derenoncourt et Venor; cela me paraît comme une interpellation ou un cri du cœur visant au réveil de la conscience patriotique qui semble être endormie. De par leur expertise en santé publique, ils ont fait le constat qu’une rupture est nécessaire dans le domaine de la santé. Mais la grande question demeure: comment réaliser cette rupture ?
Un système de santé, nous dit Gilles Dussault,est le reflet des valeurs, de l’état des connaissances, du savoir-faire et du stade de développement d’une société. On peut se demander chauvinisme mis à part, si le système actuel n’est pas celui qui convient à la société haïtienne. Certains pourraient croire qu’il est bien au-dessus de nos moyens, car n’était la perfusion des dollars de la communauté internationale pour des alibis géopolitiques ou d’amitié comptable[ii], le pays serait un vaste cimetière où giseraient les morts d’enfants de moins de cinq ans, de femmes décédées de cause maternelle, de personnes infectées par le VIH/Sida, de tuberculose, du choléra, etc.
Ce constat paraît sévère mais en fait, il ne l’est pas si on prend le temps d’analyser les comptes nationaux de santé et d’observer que sur les 773 millions de dollars qui sont dépensés dans le système, la part du Trésor public représente à peine 6%, soit 49 millions, si on constate également que dans le budget du ministère de la Santé publique, il n’y a pas une gourde mise de côté pour l’achat des vaccins nécessaires à la protection de nos enfants et pareillement pour l’achat des antirétroviraux (ARV) indispensables au traitement des personnes infectées par le VIH.
En ce qui a trait aux décideurs, le changement fait partie du vocabulaire de campagne ou des arguments d’opposants, faire autrement ne dépasse pas le seuil de l’investiture, des fois on ajoute l’insulte, que la situation chaotique qu’on préside est la résultante de la mauvaise gestion de son prédécesseur. On connaît la chanson… qui peut remonter jusqu’à des temps immémoriaux… c’est la faute à Dessalines qui a massacré les Français et laissé partir les Affranchis à talents… c’est la faute à Henri Christophe qui aurait dû gagner la bataille de Sibert… c’est la faute à ce traître de Jean Pierre Boyer qui a payé… et peut être c’est la faute au mousse qui n’a pas compris que le développement passe par…
Comment changer de paradigme face au poids écrasant de ce système honni mais assez adapté au contexte socioculturel, qu’il semble disposer encore de beaux jours pour manifester ces effets funestes. Il faut déconstruire ce système; à ce propos Bourdieuécrit:
Rien n'est plus surprenant pour ceux qui considèrent les affaires humaines avec un œil philosophique que de voir la facilité avec laquelle la majorité (the many) est gouvernée par la minorité (the few) et d'observer la soumission implicite avec laquelle les hommes révoquent leurs propres sentiments et passions en faveur de leurs dirigeants. Quand nous nous demandons par quels moyens cette chose étonnante est réalisée, nous trouvons que, comme la force est toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n'ont rien pour les soutenir que l'opinion. C'est donc sur l'opinion seule que le gouvernement est fondé et cette maxime s'étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militaires aussi bien qu'aux plus libres et aux plus populaires.
Rompre le silence face à ce système mortifère, dénoncer son inefficacité, l’insuffisance de la qualité des services qu’il fournit, le mépris ou le cynisme vis-à-vis des citoyens, surtout les plus humbles et que dire de l’incurie qui le gangrène de toutes parts, constituent un pas vers ce changement de paradigme.
On peut arguer que le changement dans les sociétés devenues de plus en plus complexes se heurte à des difficultés énormes surtout quand il s’agit d’harmoniser les points de vue. Pour les problèmes les plus simplistes, chaque groupe définit ses normes et de ce fait bloque toute communication au-delà de leurs intérêts corporatistes.
Dans le cas qui nous concerne, on pourrait s’entendre au moins sur le vocable changement et ne pas accepter n’importe quel ersatz pour le Saint graal en reconnaissant que le changement véritable produit une transformation repérable dans le temps, qu’il concerne l’ensemble du système et qu’il a des conséquences durables.
De ce point de vue, on pourrait se mettre d’accord sur le fait que construire un centre de santé dans telle section communale pour retourner l’ascenseur à un affidé ne contribuera en rien à la modernisation du système. Suivre dans sa lubie un bailleur de fonds qui ne misait son argent que sur tel machin/truc et changea d’avis pour un autre gadget à la mode avant que le coq eût chanté, ne saurait contribuer à construire un système de santé dont on pouvait s’enorgueillir.
La voie à suivre pour le changement de paradigme demeure le développement des connaissances. Pomey et al[v] décrivent comment il est difficile de mettre en œuvre les transformations nécessaires du système de santé à travers le monde – Toute réforme importante implique forcément que les positions des acteurs changent. Ceux qui, dans le statu quo, sont en position dominante risquent de perdre du pouvoir, de l’influence, de l’argent… et pourtant ce sont eux qui définissent les règles du jeu et contrôlent les leviers du changement.-
Le changement durable n’est possible qu’avec une transformation des schémas mentaux des acteurs et des structures organisationnelles. Mais ceci nous renvoie à l’équation de Gauttari[vi] - sans changement des mentalités… il n’y aura pas de prise sur l’environnement. Mais sans modification de l’environnement matériel et social, il n’y aura pas de changement des mentalités.-
Le débat pour un changement de paradigme dans le système de santé requiert la participation de tous : patients, économistes, sociologues, politiques, communicateurs, pédagogues, ingénieurs, gestionnaires, philosophes, etc. On ne saurait négliger l’apport des spécialistes en sciences humaines et les bretteurs intellectuels (comme aurait ditKettly Mars)calés en théories du changement social de Marx, Weber, Bourdieu, Alain Touraine, Durkheim, Michel Crozier, Raymond Boudon, Henri Mendras, Michel Forsé, Neil Smelser, Robert Putnam et pourquoi pas Jeffrey Saks.
Cependant, soyez vigilant, changement se traduit par change dans la langue de Shakespeare, il désigne aussi monnaie, argent. Quel type de changement veulent les promoteurs? That is the question.
Guy Marcel CRAAN,MD,MSc
Gestion de la santé
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.