En Aïti, il a toujours existé une catégorie de gens qui n’est pas fière et qui a honte de notre histoire et de ce que nous sommes authentiquement tant du point de vue ontologique que celui de notre itinéraire historique de peuple. Malheureusement, cette catégorie fait partie des élites, de celles et de ceux qui ont toujours tenu le haut du pavé, qui tiennent le devant de la scène et qui, de ce fait, ont le pouvoir ou la capacité de vulgariser et d’«hégémoniser» ce discours ou ce sentiment malsain. Ceux-là et celles-là de la bourgeoisie, de la petite bourgeoisie intellectuelle et politique locale qui récusent ou refusent tout simplement notre origine si ce n’est notre quintessence africaine ou notre part d’africanité comme un mauvais et lourd boulet à leurs pieds qu’ils sont obligés de traîner et cela fait trop longtemps. Des élites qui se croient être le lupanar des Etats-Unis et de l’Europe en Aïti s’abritant sous un universalisme ou, disons mieux, sous une modernité tordue, au rabais, qui cachent mal leur aliénation ou leur allégeance à la domination occidentale et impérialiste. Ceux-ci se sentent bizarrement contrariés quand d’autres d’entre nous, essayant de lever haut le front, d’avoir la tête altière, de se bomber le torse, pour hennir la grandeur de leur passé et la gloire de leurs ancêtres. La majorité d’entre eux et d’entre elles ont déjà renoncé à la nationalité aïtienne pour diverses raisons.
A l’autre rive, il existe aussi, malheureusement une autre catégorie d’Aïtiens en rupture ou en impossibilité d’expression qui rumine in petto ce sentiment ou disons mieux ce besoin de référent, ce besoin d’ancrage et de racines. Point n’est besoin de creuser trop profondément pour constater qu’ il existe ici, chez nous, en notre pays, un interdit tout carrément dit d’identité. Une invitation ou un ordre sordide à renoncer à soi. Une coupure de soi à soi à cause, sans nul doute, d’une haine ou d’une négation viscérale de soi! Comme quoi, nous devrions gommer notre histoire ou tout absolument taire notre passé glorieux. Sinon on vous traite de passéiste irrationnel. La pire injure qu’on aurait proférée à «un intellectuel aïtien, helléniste ».
Certains tirent la nouvelle ritournelle des nouvelles technologies ou d’une modernité que nous refusons et qui nous refuse en tant que brise-frontière devant nous jeter hors murailles pieds et poings liés à une globalité abstruse, injuste, unipolaire et unidirectionnelle.
Le signal nous a déjà été donné par l’ancien Secrétaire général des Nations –unies Boutros- Boutros Ghali lors du retour d’exil du président Jean Bertrand Aristide en octobre 1994 quand il déclarait dans son discours : « Des sociétés qui se croyaient naguère complètement autonomes se savent désormais intimement liées les unes aux autres. La vie de chacun, d’où qu’il soit s’inscrit aujourd’hui dans un contexte planétaire. Il est maintenant admis que les objectifs les plus élevés de l’humanité – Paix, Justice, Prospérité - ne pourront être atteints qu’au prix d’un effort de plus en plus largement concerté. Enfin toute une série de problèmes nouveaux dont les dimensions planétaires sont indéniables, appellent une solution manifestement hors de portée d’un pays ou d’un groupe d’Etats agissant isolément.» Depuis le pays est occupé ou sous tutelle comme, parmi d’autres, la valse des « minu » (MINUAH, MINUSTHA) de 1994 jusqu’à maintenant pour rassurer les minus d’une parodie de stabilité et de sécurité, ces élites qui pensent que les mots indépendance et souveraineté sont des mots vains et dépassés dans une logique de finitude coincée entre l’occidentalisation forcée et le néant. Et, toute référence à notre passé, à notre histoire, à notre mémoire, à nos ancêtres et à ce que nous sommes authentiquement, ontologiquement et historiquement, est devenue un exercice inutile sans perspectives.
En ce sens un grand pan de ces élites, toutes catégories confondues, manifestant un tel désamour de la patrie, s’est ouvré et a œuvré à s’auto-éduquer ou à s’auto inculquer une honte et une haine de soi devenues morbides, endémiques qu’il inocule aux jeunes et à toute la population. Cet état de fait, en formatant le mental et la conscience des jeunes en non-aïtien au travers de modèles exogènes, les a constitué au-dedans de certains schèmes d’attitudes et de comportements non citoyens et schizophrènes en ce que je présume être des entités sociales et culturelles non identifiées (ESCNI) qui suivent et qui singent le dernier chien qui passe. Et cela, tant s’en faut, a servi énormément à camoufler certaines postures oligarchiques tant nationales qu’internationales.
Notre complaisance et notre incrédulité envers ce que nous sommes authentiquement nous font accepter indignement le sacrilège de notre souveraineté. Nous nous regardons et nous ne nous estimons qu’à travers le regard de l’autre qui n’est qu’un regard hautain et méprisant de supériorité mal fondée. Emprisonnés dans un multi-déterminisme d’impératifs, normes, prohibitions, stéréotypes cognitifs, idées reçues sans analyse ni évaluation, rigidités et blocages, nous concevons et nous voyons tout à la lumière de la domination occidentale. Cet «imprinting» culturel nous a basculés dans une hallucination collective qui nous fait voir ce qui n’est pas, et en même temps dans un aveuglement qui occulte ce que nous sommes et ce qui est.
En panne de créativité et d’inventivité en ce qui concerne le développement du pays, le discours dominant actuel veut faire croire que pour augmenter un soi-disant taux de croissance, attirer l’investissement étranger et au final pour créer de l’emploi, atteindre la modernité, nous devons tout vendre: nos plages, nos terres, nos sites, nos monuments historiques, nos enfants et nos femmes… Et cela se dit au plus haut niveau de la société et de toutes les instances confondues de pouvoirs étatiques qui gèrent la chose publique et gouvernent le pays s’attribuant une vocation à l’étranger au mépris de notre histoire, de notre dignité de peuple, de la patrie et de notre souveraineté. Il y a une pratique assez réductrice qui se fait de nos jours à propos du concept souveraineté à un point tel que le mot est arrivé à un degré de dévaluation et de dévalorisation de sens fort dangereux.
Ayant un contenu et une praxis beaucoup plus concrets qu’un concept qui, lui, est superficiel, dénué de toute réalité matérielle, le mot souveraineté est d’abord une réalité primordiale des sociétés archaïques avec ses contenus propres, qui est devenu un mot historique au travers d’une trajectoire civilisationnelle de relations et d’interrelations de peuple à peuple d’abord et plus tard d’Etat à Etat. De ce fait, il mérite qu’on lui rende sa charge. Ainsi, il est nécessaire de rappeler ici que le mot souveraineté est un mot multi-sémique par le fait qu’il a connu diverses définitions et acceptions au cours du défilement de l’histoire ancienne et contemporaine. Principalement et chronologiquement, son acception occidentale a découlé de divers phénomènes politico-religieux qui eurent lieu en Occident en la période médiévale et au Moyen âge depuis le traité de Verdun en 843 jusqu’à l’instauration de la République en France. L’histoire occidentale contemporaine a retenu le nom de Thomas Hobbes - qui avait été suivi plus tard par Jean Jaques Rousseau - comme le père de la fausse conception moderne de la souveraineté. Il y eut une philosophie, si ce n’est une conviction, qui admet une double dimension à la fois spirituelle et temporelle autrement dit sociétale à l’idée de souveraineté.
Ce point de vue philosophique affirme la souveraineté en tant que fonction et attribution fondamentales de l’Etat. Ainsi, on parle de souveraineté de l’Etat. De ce point de vue, la souveraineté de l’Etat est donc nécessaire au bien commun spirituel et temporel des hommes et ne peut être éliminée de la société. Pie XII a renforcé cette idée sacrée de la souveraineté, dans l’encyclique « Summi pontificatus » du 20 octobre 1939, quand il a, péremptoirement, fait comprendre que « la souveraineté a été voulue par le créateur pour qu’elle règle la vie sociale selon les prescriptions d’un ordre immuable dans ses principes universels, pour qu’elle rende plus aisée à la personne humaine, dans l’ordre temporel, la réalisation de la perfection physique, intellectuelle et morale et pour qu’elle l’aide à atteindre sa fin surnaturelle». Voilà donc une représentation et une compréhension du concept qui le projettent dans une dimension tout carrément sacrée et divine qui valide en même temps son caractère universel qui détermine toute spécificité individuelle et même sociale.
Ce sont les faits historiques - les faits contingents ou non contingents – qui ont déterminé le sens dans lequel le système d’institution a exercé son action au sein de chaque pays et de chaque société. Quand, en Europe, Léon III, pontife romain, impose le diadème impérial à Charlemagne dans la basilique Saint-Pierre à Rome, ce fut un acte souverain qui eut ouvert le Moyen Âge et en constitua le fondement. L’institution du saint Empire romain, la nuit de Noël de l’an 800, le couronnement de Charlemagne fut un acte public et symbolique d’importance universelle ayant exprimé l’idée de la souveraineté chrétienne pour plus d’un millénaire. Il est évident et quasi incontestable que cette doctrine de souveraineté prit sa source dans les lettres des apôtres Pierre et Paul (Romain 13,1) et fut résumée dans la formule Non est potestas nisi a Deo, quae auten sunt, a Deo ordinatae sunt qui veut dire sommairement que tout pouvoir vient de Dieu. Toutefois, nous voulons croire et affirmer que pour certains peuples et fondamentalement dans les sociétés archaïques, (ici le terme n’a rien à voir avec la connotation péjorative d’ancien périmé et dépassé qu’on lui accorde généralement, il réfère plutôt à l’Arkhè qui signifie l’origine, qui traduit un principe essentiel et qui exprime la primordialité) le concept souveraineté ne se réfère pas uniquement à l’État et au pouvoir d’État, mais de préférence à une pluralité d’identités dans lesquelles l’individu est totalement et historiquement enraciné.
De ce point de vue qui propose un autre regard et un éclairage qui déborde les bornes infranchissables de certaines vérités absolues et des certitudes établies qui méprisent, occultent et ignorent d’autres vérités et d’autres certitudes, il devient plus aisé de comprendre que loin d’être des phénomènes historiques et conventionnels, les concepts Etat, nation, patrie et souveraineté sont normalement et naturellement des données permanentes et nécessaires des sociétés humaines. Cependant, le concept d’Etat, auquel se relie le mot souveraineté, ne doit pas être confondu avec ceux similaires de patrie et de nation. Si, dans le langage commun ces termes peuvent se confondre et coïncider, la philosophie politique et la doctrine sociale exigent une plus grande précision.
L’Etat, selon une définition classique, est une société complète et parfaite, composée d’une multitude de familles et de groupes intermédiaires, vouée à la réalisation du bien commun. En ce sens, l’Etat est l’unité organique et organisatrice d’un peuple. Par contre, la nation est la communauté des hommes qui descendent des mêmes ancêtres, comme du reste de la patrie ; mais la patrie désigne étymologiquement le territoire de famille, la terre des pères, c'est-à-dire un lieu, un territoire habité par un peuple en filiation organique de génération en génération avec ses ancêtres. La nation, qui, étymologiquement, vient du mot latin nasci, manifeste et réfère avant tout l’idée de naissance, de filiation, de descendance exprimant et s’attribuant le lien temporel entre les générations.
D’un point de vue génératif, la nation précède l’Etat ; cependant un autre point de vue théorique veut que l’Etat soit une construction sociale plus parfaite que la nation. Par le fait que l’Etat ait une suprématie de mission, de pouvoir et donc de dignité intrinsèque, il est généralement admis que ce dernier, dans sa forme politique, est le lieu d’expression de la conscience d’être d’une nation et le drapeau en est le symbole; tandis que la nation est un héritage symbolique, historique et culturel. De ce fait, il nous est nécessaire de sceller en permanence son unité enracinée dans l’histoire et, en toutes circonstances, manifester et prouver notre attachement aux symboles patriotiques. Pour Emmanuel Joseph Sieyès, dans son livre « Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? » Edhios, Paris 1989, « La Nation existe avant tout, elle est à l’origine de tout, sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même». Pour Jean Jacques Rousseau, la souveraineté réside dans le peuple ; elle est une et indivisible, imprescriptible et inaliénable. En comparant ou en campant ces deux principes ou ces deux conceptions différentes aussi bien dans leurs orientations que dans leurs fondements ultimes, on conviendrait bien que le concept Peuple-Nation donne sa plénitude de sens et de vocation à l’idée de souveraineté.
Ainsi, l’homme est amené à s’unir en société, et, à partir d’un consensus historique ou un pacte social ou dirais-je mieux un pacte humain, à collaborer pour sa mutuelle intégration avec l’échange réciproque de biens, à se disposer organiquement et également dans un corps, selon des diversités des dispositions et des actions de chaque individu à la fois autonomes et interdépendantes, de manière concurrente, antagonique et complémentaire, à viser le but commun qui consiste dans la création et la conservation du vrai bien général avec le concours de toutes les activités. Un pays doit normalement constituer une société parfaite et donc disposant et conservant une souveraineté majestueuse, quelle que soit la forme de son gouvernement.
Maintenir le pacte social, c’est créer et maintenir le sentiment affectif de ferveur commune entre les membres d’une même nation. C’est le gage de réussite de tout gouvernement, de tout pouvoir. Le patriotisme réside dans les grands principes de justice, de liberté, d’égalité, de solidarité et des droits de l’homme. Nous devrions épouser l’histoire de notre pays en faisant un choix fort des valeurs et symboles de la nation. Nous devrions œuvrer à réussir le creuset aïtien; autrement dit, il nous faudra reprendre le parrainage des grandes figures de notre histoire. Et ainsi, dans un effort inlassable, nous devons apprendre à nos enfants à aimer notre histoire. C’est ce que nous appelons le devoir de transmission. Alors, il nous est impératif de refonder maintenant la Nation. La nation, vécue comme patrie par ses sujets-citoyens, porte en elle la substance maternelle à laquelle l’on doit amour et la substance paternelle à laquelle l’on doit obéissance inconditionnelle. Les ressortissants ou citoyens se ressentent comme enfants de la patrie. Il est une injonction éthique et morale d’aimer sa patrie comme on aime sa mère ou son père. En ce sens, j’aime toujours évoquer les idées de Mère-Patrie et de pays-personne. Quand on aime une personne, on doit hypostasier cette personne, la mettre sur un piédestal. Il en est de même de la patrie. La nation suscite sa religion propre, comportant sa déification, son culte et ses sacrifices. La patrie est la religion du citoyen. Etre patriote c’est révérer, aimer et être fidele à la nation. La patrie est un projet collectif à faire dans les principes et dans les actes. La patrie est une idée de grande amitié. Parce qu’avoir un compatriote c’est avoir un ami potentiel. Nous devrions être solidaires de nos compatriotes. Nous parlons de la souveraineté comme étant la force d’un Etat. Mais elle est quoi cette force ? Est-elle un simple sentiment naïf d’un peuple pour un pays ? N’est-elle pas d’une manière plus élaborée et bien plus complète le sentiment de l’amour du pays enraciné dans la conviction que cet Etat est la construction jamais achevée de ce pays pour lequel on doit désormais vivre et mourir?
Néanmoins et évidemment au regard de ce qui se passe actuellement dans le monde au travers du phénomène de la mondialisation et de la globalisation, on se pose beaucoup de questions autour du concept souveraineté, du sentiment patriotique. En effet depuis la chute du mur de Berlin et l’éclatement de du bloc de l’Est, le monde est basculé dans une aventure au-delà des frontières spécifiques des Etats. Les Nations unies essaient de se donner de nouvelles missions au-travers de ce que plus d’un appelle un devoir d’ingérence pour protéger les peuples contre les abus et la maltraitance de leurs dirigeants propres et pour préserver et maintenir la paix dans le monde, dit-on. La construction de l’Union européenne qui eut commencé depuis longtemps est quasi achevée. Entre-temps, les pays de l’Amérique du Sud ont eu le temps de créer l’UNASUR comme étant la première initiative de la région qui ne soit pas sous la coupe réglée des Etats-Unis. Deux réalités évidentes nous obligent à concevoir, à regarder et à appréhender le monde au-delà des frontières territoriales des Etats-Nations.
D’une part, les nouvelles technologies de communication et les nano-instruments y relatifs dont l’internet et le téléphone portable ont fait sauter beaucoup de murs et de frontières à partir d’un simple clic ou d’un simple appel. Derrière les e-matériaux, même quand on est invisible, tout le monde est joignable, tout le monde communique, échange, achète, vend, asservit, assujettit, bombarde, extrade, apprend, revendique et révolutionne à volonté à travers les dispositifs de facebook, google, twitter et tous les autres. Aucun dictateur, de quelque lieu qu’il soit, ne peut plus, en toute aise, maltraiter son peuple sans qu’au niveau de la planète presque entière on ne proteste et ne le sanctionne même. Que ce soit au nord comme au sud, on consomme les mêmes produits, on partage presque en même temps les mêmes émotions. Les instituions et les entreprises jadis nationales sont devenues supranationales en n’ayant plus de frontières.
D’autre part, le bouleversement climatique et les catastrophes naturelles qui en découlent ont concouru à faciliter la mise en place ou non de tout un lot de mécanismes de secours humanitaire qui n’exigent point de visas ni de formalités d’entrée sur les territoires. L’aide financière internationale même pour le budget national de certains petits Etats tels Aïti autorise certaines puissances et/ou institutions mondiales à dicter à ceux-ci dans quel sens ils doivent orienter et mener leur politique et leurs modes de gouvernance. En vérité, nous n’avons plus de souveraineté dans divers domaines. A suivre…
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.