2e Partie
Par Jowel Erns David Jean Pierre
Le monde a changé. Il est devenu planétaire. Quasiment sans frontières. Au travers d’une nouvelle façon de voir la vie et de vivre, on pense et l'on conçoit le monde comme un univers global, un monde planétaire. On revient avec l’idée d’un universalisme triomphant. Et que cet universalisme aurait ordonné et exigé de nous de rompre avec notre trajectoire historique nationale, de ne plus penser patrie et de vivre comme si on était réduit à l'état de consommateur primaire sans identité particulière, jusqu’à se renier soi-même. Non cela n’est ni la vérité ni la réalité ! Si le monde change et évolue vers un système planétaire, la globalisation n’est point le fait d’Etats puissants ou autrement dit d’une oligarchie mondiale, un petit groupe de milliardaires qui pillent et détruisent la planète sans miséricorde. Une mondialisation ou une globalisation qui ne semble être autre chose qu’une nouvelle forme d’occidentalisation et d’asservissement du reste du monde pour un monde unique au travers d’une pensée unique qui appauvrit et fait beaucoup de mal aux peuples des pays du Sud. Comme les guerres coloniales napoléoniennes, pour des idéaux sublimes, nouveaux et républicains, ont saigné les autres peuples sous le fallacieux prétexte de leur apporter les lumières, le commerce et la civilisation.
La souveraineté non seulement reste et persiste dans les trajectoires historiques et tout naturellement dans le fait patriotique, mais aussi, elle se projette dans une perspective planétaire. Car, sans nous en rendre peut-être compte, il est en train de s’effectuer, sous nos yeux, à une vitesse inouïe, la métamorphose du système planétaire. Alors, face à tous les problèmes globaux de cette ère planétaire et à l’impuissance et l’incapacité du système mondial dans sa vision et ses orientations à traiter les problèmes vitaux actuels de l’humanité, nous (entendez tous les humains de la planète) devons courageusement, en dépassant les souverainetés absolues des Etats-nations, œuvrer à avancer vers une communauté de destin laquelle établirait une Terre-Patrie qui engloberait et respecterait toutes les autres patries singulières et leur souveraineté respective et spécifique. Dans d’une telle dynamique, le patriotisme, dans son essence, reposera à la fois sur ces deux piliers que sont le particularisme et l’universalisme. Sans le particulier, l’universel est une abstraction creuse et vide de sens. Il importe à chacun d’aimer, d'être fier et d'agir pour son pays. Parce qu’on aime ce qui nous rend différent, ce qui nous rend particulier.
En ce sens, nous devons redéfinir notre vocation universaliste et son contenu sans aucune relative relégation du sentiment patriotique. Pour cela, il faut être assez perspicace et faire preuve d’un esprit de discernement assez constant et permanent pour répartir assez commodément notre vocation au pays non pas contre notre vocation à l’étranger mais de préférence de les maintenir chacune dans des lieux à la fois circonscrits et intégrés d’humanité. L’identité nationaliste réside dans le dualisme particularisme/universalisme. En ce sens, nous avons des souverainetés à récupérer et à conserver.
Il faut revenir sur le sacre de Charlemagne en tant qu’événement fondateur de la civilisation occidentale pour comprendre sa prépondérance mais surtout pour montrer, par équité et par analogie, combien, aussi, notre souveraineté revêt les mêmes caractères et fondements spirituels et universels. Charlemagne fut important non seulement pour toutes ses guerres victorieuses en Europe mais surtout et principalement pour son œuvre de restauration législative, culturelle et artistique, inspirée des principes de l’Evangile. Charlemagne fut à la fois représentant et synthèse de la vocation essentielle de l’Occident. Pour nous Aïtiens et de surcroît pour tous les peuples de l’Amérique et de la Caraïbe, il en fut de même pour la mission du Congrès de Bois-Caïman, de toutes les guerres de libération de 1803 jusqu’au sacre de Jean Jacques Dessalines à l’Ordre impérial de Jacques 1er qui furent celle de reconquérir un territoire, mais surtout et fondamentalement d’établir et d’instituer une conception sacrée de la liberté, de la politique et de la souveraineté.
La mission de Bois-Caïman plus qu’un simple congrès ou une banale cérémonie religieuse fut une mission de civilisation à quatre dimensions identitaires d’auto-éco-organisation: sociale, historique, planétaire et future. Bois-Caïman avait déjà établi une organisation multi-compétente de proto- Etats répartis sur le territoire dans une forme de polycentrisme au-dedans des règles, savoirs, sagesse, mythes et normes d’une culture fondamentale. La civilisation bossale dont le prône de Boukman en le manifeste sociétal. La civilisation bossale avait voulu pérenniser, dans une dynamique organique avec les autres identités, une identité sociale archaïque d’auto-organisation, d’autoproduction, d’autoperpétuation et d’autorégénération en rupture complète et totale avec la civilisation occidentale exprimée dans l’empire colonial de l’heure(jete pòtre Bondye blan an). Pour cela, plus qu’un pacte social, il eut fallu un pacte humain de civilisation projeté dans le futur. Evidemment, la connexion avec les divinités, les loas et toutes les autres entités mystiques et cosmiques qui y furent présents avaitt conféré à Bois-Caïman sa fonction et sa signification cosmologique nécessaires. Bois-Caïman fut un acte souverain.
Jean Jacques Dessalines fut tout aussi important non seulement à cause de la guerre victorieuse qu’il a dirigée et menée contre l’armée de Napoléon pour la libération des peuples noirs de St-Domingue mais parce qu’en voulant réaliser son projet national, il eut simultanément accompli Bois-Caïman, concrétisé et élevé les principes des droits de la personne et du citoyen en leur plus haut point d’universalité et d’humanité. Son sacre eut non seulement manifesté la rupture définitive et absolue avec le système esclavagiste dominant, mais il eut aussi campé devant lui sinon contre lui un projet de civilisation alternative, négro-africaine (Afro-américain) dans les Amériques en poussant le principe de la liberté dans toutes ses dimensions, le plus loin possible dans son enracinement cosmique. La Bataille de Vertières fut l’acte souverain définitif de création d’un Etat moderne qui eut accompli Bois-Caïman en conservant son fond archaïque.
Nullement habités par un souverainisme réfractaire, dépassé et de mauvais aloi, nous sommes de ceux qui ont l’infaillible conviction d’être indépendants, libres et autodéterminés que, telle une lampe initiatique, notre souveraineté est immortelle et sacrée. Parce qu’elle découle de notre filiation fidèle et loyale avec nos pères qui eurent le génie et le courage farouche de rêver de liberté, de se déifier sous les boulets et les feux des forges de l’enfer de l’armée napoléonienne pour nous créer cette patrie et nous sortir définitivement de l’ornière et du joug de l’esclavagisme occidental. Notre souveraineté réside en la patrie définie comme le domaine ou l’héritage sacré de nos pères que nous devions conserver et garder sans souillure aucune en notre âme et conscience quoiqu’il advienne. Aucune adversité historique ni même la précarité actuelle de nos conditions d’existence ne peut nous départir de cette charge patriotique. Notre pays, et le peuple avec, est missionné par l’histoire pour accomplir la libération et la rédemption de l’humanité malgré notre situation actuelle qu’il est urgent de changer. C’est cette vision à la fois historique et holistique qui donnera son sens nouveau et moderne à notre souveraineté en lui conférant en profondeur toute sa dimension universelle et sacrée.
C’est cette certitude qui doit nous habiter afin de bien appréhender pour mieux éclairer la situation actuelle et notre mission de peuple tant sur le plan mondial que sur le plan national pour manifester notre présence au monde dans le temps actuel au travers de tout ce que la mondialisation apporte d’intersolidarités et de fécondités culturelles et lui proposer la voie de l’espérance heureuse du devenir. Investi d'une double mission à la fois cosmique et historique, l’individu-citoyen-aïtien est l’entité-personne de la nation dans son corps, son existence spirituelle, sociale, politique et culturelle. Parce qu’au-delà de tout et par-dessus tout, la souveraineté réside essentiellement dans le genre humain dans toute son entièreté.
La souveraineté n’est plus depuis longtemps le fait du souverain, ni même de l’Etat-Nation ni le privilège exclusif des grandes puissances coloniales et /ou impériales mais plutôt, elle réside fondamentalement dans ce qu’il conviendrait ainsi d’appeler le Peuple-Nation, bien fixée dans le socle de l’essentialité de l’humaine destinée dans toute sa plénitude.
Il nous appartient, aujourd’hui, Aïtiens, Aïtiennes de nous ressaisir, de nous ancrer dans la profondeur de nos racines profondes et nombreuses pour donner sens à notre vie de peuple, refonder la nation au-delà de nos vieux contentieux historiques fratricides - au-dedans des principes souverains de liberté et de justice sociale - et participer du plan archétypal de construction d’un tout-monde heureux et solidaire. Notre souveraineté est sacrée !
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