La condition enseignante dans l’ensemble des écoles d’Haïti est loin d’être une préoccupation nationale. Cette réalité profondément insérée dans notre société n’a jamais été l’objet d’une étude sérieuse. Le Ministère de l’Education Nationale a toujours pris la mauvaise habitude de se bander les yeux sur les problèmes vécus par le personnel enseignant, les cadres scolaires du secteur public et privé sans susciter une vaste réflexion collective autour des orientations et des recommandations concrètes susceptibles d’améliorer à la fois la profession d’enseignant et la qualité de l’éducation. Le grand public ne sait pas trop sur le nombre d’enseignants diplômés à l’Ecole Normale Supérieure ou dans les autres universités du pays ou à l’étranger, leur grade universitaire, leur expérience dans la profession, l’ampleur de leur tâche, leur rôle de participation à la conception des politiques éducatives, des règlements, des régimes pédagogiques, des programmes à appliquer, des matériels didactiques à utiliser, etc. On se pose beaucoup de questions que personne ne tente de répondre : L’enseignant haïtien, qui est-il ? Quelle est sa tâche éducative ? Quelles situations particulières entourent l’exercice de son métier ? Quels défis relever pour améliorer ses conditions de vie et rendre sa profession motivante ? Quels rapports entretient-il avec le ministère, les associations syndicales ?, etc. N’est-il pas venu le moment de faire un diagnostic de la situation actuelle, de chercher à connaitre les caractéristiques de la profession d’enseignant pour en évaluer les incidences concrètes sur la vie de l’école en général ? L’important est que chaque agent éducatif et chaque organisme concernés par la question aient aujourd’hui la volonté d’agir sans tarder dans leurs zones respectives de responsabilité et d’influence pour forcer l’Etat à organiser dans un avenir pas trop lointain " les Etats généraux de l’éducation" sans laquelle aucune refondation du système ne sera possible.
En effet, c’est dans le réseau scolaire privé qu’on trouve la grande majorité des enseignants du pays. Il est peu probable que le Ministère de l’Education ait une idée précise de ce qu’ils sont collectivement. Les données à ce niveau n’existent pas ou échappent au contrôle de l’Etat haïtien qui dispose de moins de 20 % des écoles du pays. Le portrait type suivant est tracé : Un vendeur de cours pour échapper à la misère après avoir bouclé le cycle d’études classiques ou universitaires au niveau de la fondamentale, du secondaire ou de l’université (le secteur privé en particulier). Les hommes dominent en nombre pour l’ensemble du réseau scolaire même lorsque les femmes sont plus nombreuses au niveau préscolaire et primaire. La tendance à la masculinisation des effectifs au niveau universitaire est très forte. Les hommes occupent tous les postes au niveau du rectorat et des divers cabinets ministériels. Personne n’est en mesure de dire si les enseignantes sont moins scolarisées que les enseignants en général. Les caractéristiques : sexe, âge, niveau universitaire, expérience ne permettent pas de faire la différence entres les salaires distribués. Tout le monde perçoit le même salaire au niveau public et en grande partie dans le secteur privé. Ce qui ne manque pas de démotiver les plus anciens dont la grande majorité connaissent l’extrême pauvreté lorsqu’ils se rapprochent de l’âge de la retraite. Il y a qu’une petite minorité qui arrive à s’en sortir soit par qu’ils bénéficient de l’aide des membres de leur famille, soit parce qu’ils parviennent à produire la prospérité à partir d’une activité commerciale entreprise (petite et moyenne entreprise). La formation continue intéresse très peu les enseignants haïtiens qui vivent dans la plus totale insécurité. Ils se tuent pour une pitance de famine et ne sont pas encore arrivés à établir une organisation syndicale forte capable d’exercer suffisamment de pressions pour obtenir de l’Etat de meilleures conditions de vie et certains avantages sociaux (régime d’assurance-vie, maisons à prix réduit, prêt et garantie à la banque pour achat de voiture…). La condition enseignante est loin d’être encourageante et s’incarne dans un milieu social en pleine mutation et porteur d’inégalités entre les enseignants travaillant d’une école à une autre. Le contexte économique est difficile et ne manque pas d’encourager les affrontements, les luttes des syndicats avec l’Etat qui dévalorise la profession devant la population créant ainsi une augmentation de l’insatisfaction sur plusieurs aspects de la vie enseignante. Il va sans dire que les conditions de l’exercice de la profession d’enseignant en Haïti ne permettent pas aux élèves de bénéficier de la qualité d’éducation à laquelle ils sont en droit de recevoir. Aussi sommes-nous encore loin de bâtir ensemble des projets éducatifs où les situations d’apprentissage tiennent mieux compte des réalités sociales où vivent jeunes, professeurs et cadres ministériels. Les rapports d’échanges entre les enseignants et les hauts cadres du ministère n’ont jamais été rendus possibles. Les limites de l’information que la base enseignante reçoive et les difficultés à rétroagir en termes de renseignement sur les réalités vécues, le climat qui règne dans les écoles, les réalisations pédagogiques posent problème. Les grandes opérations de consultation systématique n’existent plus même en cas de situations de crise grave. Les autorités ne ressentent pas toujours le besoin de recueillir les points de vue des enseignants en rien. Ces derniers savent parfois peu où rien de leurs politiques, de leurs intentions, de leurs services, de leur budget, de leur bilan, de leurs publications et du sens des changements attendus à l’école. Ils sont dans l’ignorance de ce qui provient des hauts lieux de décision (cabinet du ministère, Direction de l’enseignement secondaire, Directions départementales, etc.). L’information qui est comme l’air que l’on respire semble ne pas être essentielle pour le Ministère de l’Education qui prend généralement des décisions politiques dictées par de "grands fabricants" de politiques d’orientation, de règlements, de programmes sans consulter les enseignants. L’impression recueillie chez la grande majorité d’entre eux est désagréable. Des gens qui ne connaissent pas l’école et qui prennent, à tort ou à raison, des décisions au nom des agents éducatifs pour ou contre l’école. Le grand malaise est que les informations ne circulent pas et celles qui sont mises au service du grand public restent muettes sur les intentions réelles des planificateurs qui ont à mettre en marche les changements pour la réforme. Le système d’éducation étant aujourd’hui un appareil vaste et complexe pour ne pas consacrer au niveau de la radio éducative et de la Télévision nationale un espace de débat essentiel à la mise en lumière des grands problèmes éducatifs. La propension du ministère à la centralisation de l’information constitue un handicap majeur à son bon fonctionnement en cette ère de communication moderne et de grands impératifs des changements concertés entre enseignants et cadres ministériels. Le ministère peine encore à constituer des banques d’informations administratives et pédagogiques. Il se soucie peu de la modernisation des nouvelles formes de vulgarisation qui faciliteraient les communications et la participation. Aussi tous les mécanismes possibles de consultation aux divers niveaux de décision - enseignants, Ministère de l’Education - se trouvent-ils réduits à néant. La communication qui se partage entre les enseignants se heurte à de grands obstacles qui la rendent alors superficielle, peu systématique, sans continuité, de sorte que beaucoup d’entre eux qu’ils soient syndiqués ou non disent éprouver un véritable sentiment d’isolement. Ils ne sont jamais engagés vraiment dans l’élaboration et la mise en œuvre d’un projet collectif pour changer leur sort. Les rares échanges qu’ils ont eus ne permettent pas de développer chez eux l’esprit d’équipe. La fragmentation du temps de travail, l’accaparement de tout instant, la dispersion des enseignants en divers lieux et en de multiples activités, la diversité des horaires de travail constituent autant d’obstacles qui les empêchent de se retrouver en groupe, de se connaitre, de partager des idées et des expériences et de se concerter pour la réalisation d’un travail collectif. Rien ne les approche : programmes, méthodes de travail, préparation de classes, etc. Tous accomplissent leur travail sans trop s’occuper de ce que les autres font et sont enclins à une certaine forme d’individualisme qui les obligent à gagner simplement le pain quotidien sans penser à leur avenir. Il ne fait pas de doute que les enseignants haïtiens se classent dans la catégorie des employés de la fonction publique et du secteur privé qui perçoivent les salaires les plus humiliants. Pour un travail si noble, un traitement plus humain (un ajustement salarial acceptable) est à envisager sans plus tarder pour sauver l’école haïtienne à la dérive. Un geste de compréhension et de solidarité est aujourd’hui possible envers cette catégorie sociale sur le dos de laquelle dépend tout le succès de la réforme éducative. Lorsque les enseignants sont trop pauvres pour enseigner, il ne faut pas s’attendre à ce que l’école forme des femmes, des hommes, des citoyennes, des citoyens compétitifs, capable de penser en termes de réussite et non d’échec. L’école haïtienne souffre certes de tensions et même de blocages véritables entre le ministère et les enseignants considérés comme "des jobeurs", des vendeurs de cours, des gens affamés et non comme de vrais professionnels méritant un bon salaire pour bien vivre et développer leurs capacités de stimuler et de canaliser les énergies qu’il faut à l’institution scolaire pour livrer de meilleurs produits. Nous affirmons sans ambages que les enseignants haïtiens échouent à plus de 80 %, connaissent l’extrême pauvreté avant de mourir à cause des mauvais traitements qu’on leur inflige. Ils ne sont pas des partenaires à part entière du ministère au sein de l’école où ils travaillent. Leurs attitudes défensives devant l’ingérence pédagogique non basée sur une compétence réelle des directeurs et/ou des inspecteurs, et l’exigence des parents qui souhaitent qu’il y ait beaucoup plus de rencontres avec eux traduisent leur insatisfaction et leur mécontentement. D’une direction d’école adoptant un comportement rigide, bureaucratique, soupçonneux à une direction démontrant un véritable leadership pédagogique, de la confiance et du respect, l’enseignant se trouve malheureusement exploité sans être en mesure de travailler dans une ambiance de motivation, de concertation, de crainte d’être pris en défaut. Les défis à relever pour rendre sa profession davantage enthousiasmante sont grands. On ne peut pas vouloir qu’il assure les conditions essentielles à une meilleure action éducative sans une nette amélioration de ces conditions de vie. Très peu d’enseignants reçoivent des cours universitaires ayant plus ou moins de rapports immédiats avec leur tâche. Ils ne sentent pas le besoin d’augmenter leur savoir, d’approfondir les fondements psycho-socio-pédagogiques en éducation puisque ça ne permet pas de bénéficier d’aucun avancement salarial. Le taux de leur insatisfaction atteigne plus de 80 % en 2010 de sorte que leurs véritables besoins ne se trouvent plus dans les activités de recyclage et de mise à jour disponibles sur le marché. Bref, les rares journées pédagogiques, les sessions d’informations sur les programmes d’études et les politiques pédagogiques, sur les approches nouvelles en éducation ne sont pas toujours fréquentés par la grande foule. Ce qui explique pourquoi la forte majorité des enseignants haïtiens ne sont pas toujours en mesure d’appliquer les nouveaux programmes d’études et les nouvelles politiques pédagogiques - de préparer et d’évaluer les matériels didactiques, d’améliorer leurs méthodes d’évaluation et d’autres techniques d’enseignement, de savoir animer un groupe d’élèves – d’expérimenter les nouvelles méthodes, de travailler en équipe – d’expérimenter des modes de solutions de problèmes pédagogiques, de mieux comprendre les phénomènes sociaux qui affectent l’école, de donner libre cours à leur intention de carrière. A ces problèmes s’ajoutent la réalité technique changeante, qui complique chaque jour la tâche des élèves "natifs digitaux". L’enseignement actuel exige beaucoup de nos pauvres enseignants qui ne se donnent pas la peine de s’ajuster constamment aux réalités nouvelles de leur univers professionnel. L’application des programmes d’études, des régimes pédagogiques et des grandes politiques éducatives nationales ne sont plus pour eux des priorités. La carrière dans la perspective d’une éducation permanente ou d’une formation professionnelle continue n’est même pas envisageable en Haïti. Le souci de s’améliorer, d’exploiter les multiples possibilités qui s’offrent aux enseignants comptent très peu. L’Etat en premier ne souhaite pas changer les règles du jeu, ne maintient pas de ce fait, aucune forme d’incitation à encourager les efforts de perfectionnement de ces acteurs sociaux. C’est pourquoi il est indispensable de repenser les plafonds salariaux sur la base du degré universitaire, du nombre d’années d’expérience, du nombre de recyclages, de la performance réalisée sur la base d’enquête à effectuer chaque année. La réflexion collective sur l’éducation est beaucoup plus importante pour les enseignants qui doivent pouvoir échanger avec le ministère sur les grands projets collectifs de demain sans lesquels ils ne pourront pas assurer les grands changements de demain avec succès.




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