(deuxième partie)
Par Robert Berrouët-Oriol

(deuxième partie)
Par Robert Berrouët-Oriol
« La race n’est pas le facteur essentiel » (Maryse Condé)
La déification de «la race» sous la dictature de François Duvalier a servi de liant idéologique à son régime de terreur et de crimes à grande échelle. Mais à propos de la race, la narratrice aux multiples errances (p. 289) va-t-elle au bout de sa pensée ? « La vie sans fards » paraît en 2012 alors que, dans un éclairant entretien donné à Stockholm en octobre 2007 et qui est encore disponible sur le site 100%Culture.com (lien : http://www.100pour100culture.com/archives/7/conde/index.htm), Maryse Condé déclarait en toutes lettres :
«Ma première découverte importante en Afrique, c’est que je ne parlais pas la même langue que les Guinéens. Nous ne mangions pas les mêmes plats – cela peut vous paraître dérisoire, mais c’est important. Nous ne nous habillions pas de la même façon, nous n’aimions pas la même musique, nous ne partagions pas la même religion. Au bout de quelques mois, je me suis sentie terriblement isolée. Je ne pouvais même plus communiquer avec mon mari guinéen. De là est née ma deuxième découverte : la race n’est pas le facteur essentiel. La culture est primordiale. Comme je ne partageais pas la culture des Guinéens, des Africains, j’ai quitté l’Afrique. Cette décision a mis fin à mon mariage.» (Le souligné en gras est de l'auteur de l' article.)
Il faut donc en prendre acte. L’essentiel étant la réalité des rapports humains, la charge d’amour/haine de la narratrice (p. 140) lorsqu’elle évoque Jean Dominique comporte par ailleurs un autre volet d’une grande acuité par son inscription réelle dans le corps social haïtien : l’abandon d’une femme enceinte et le déni de paternité. (Je rappellerai pour mémoire qu’il a fallu plus de douze ans de lutte au mouvement féministe haïtien pour faire adopter par un Parlement comprenant peu de femmes, « La loi sur la paternité responsable et la filiation des enfants »; cette loi votée par le Sénat le 12 avril 2012 n’a pas encore été promulguée par l’exécutif.) Cette traversée douloureuse de la mémoire de la narratrice forcera l’attention et l’adhésion des différents lecteurs haïtiens d’autant plus que l’homme haïtien a la mâlefaisante réputation d’engrosser puis d’abandonner ses femmes et, par la suite, de nier sa responsabilité effective dans la sphère de la paternité (cf. les syntagmes ‘’pitit deyò’’ versus ‘’pitit kay’’). En clair, le mâle haïtien s’inscrit dans la violence du déni de grossesse et surtout dans l’accablante violence du déni de paternité au moyen de la fuite. Mais il va de soi que les pères haïtiens ne sont pas tous des engrosseurs abandonniques. Jean Dominique, soutient la narratrice, l’a engrossée et pris la fuite, au motif d’aller combattre l’arrivée en Haïti d’un Hitler tropical, François Duvalier. Voici donc l’imaginaire du lecteur haïtien frappé par le terrifiant aveu d’une grande dame de la littérature antillaise qui nous enjoint à conférer à sa seule parole le sacrement de la vérité, une vérité qu’il est difficile de contester puisqu’elle est une parole de maternité… Mais en débattre signifie-t-il contester sa parole ? Ma réponse est « non ». La narratrice nous livre son secret et en induit un autre. Et l’induction est d’une grande signification dans la vision du monde de la narratrice : en doutant de la sincérité de la parole du père de Denis Boucolon –l’on ne sait pas grand-chose de ce fils dans le récit--, un père abandonnique, la narratrice décrédibilise en même temps son combat contre la peste duvaliériste.Elle nous enjoint de la croire sur parole, la profération de sa seule parole instituant la vérité de ce qu’elle dit sur le mode de l’aveu, à charge contre l’Autre, le père-en-déni, le père abandonnique. Existe-t-il chez l’auteure d’autres charnières narratives privées de voix et de visages, enfermées dans les plissures de l’oubli, qui s’appuieraient sur la figuration du père absent/abandonnique et qu’elle ne nomme pas ? Dans ce champ miné, j’avoue être fort troublé par la « deuxième passion haïtienne » (p.73) qu’exprime Maryse Condé, passion vécue durant son mois de vacances statutaires en France. Mais curieusement, ou artifice littéraire, le sujet de cette « deuxième passion haïtienne » n’a pas de visage, il n’est qu’un prénom, il n’est pas nommé :
« Ils étaient une demi-douzaine. Pourtant, un seul d’entre deux (sic) retint mon attention. Il s’appelait Jacques V… Pas très grand (…) la peau d’un noir brillant, la bouche lourde et sensuelle, (…) le regard mélancolique. Je fus très vite frappée du respect dont ses camarades l’entouraient, car il était le fils naturel de François Duvalier, devenu Président de la République malgré les efforts de Jean Dominique.» (p. 74; le souligné en gras est de l'auteur de l'article.)
« Ce ne fut pas cette fois un noble amour intellectuel. Ce fut un vorace dialogue des corps. Pendant des semaines, nous restâmes littéralement enfermés dans sa chambre, sans nous parler, presque sans manger, à part d’occasionnelles tranches de pain tartiné au mamba. À faire l’amour. Nous ne mettions le nez dehors qu’à la nuit pour aller à ‘’L’Élysée Matignon’’ ou à ‘’La Cabane Cubaine’’.» (p. 75)
Après ses passionnantes vacances parisiennes, le jour même de son retour en Guinée auprès de son mari –le dénommé Condé, nous dit la narratrice, médiocre et obscur homme de théâtre épousé pour accéder au statut valorisé de ‘’Madame’’ aux Grandes et Petites Antilles--, Maryse Condé est saisie de troubles. Un médecin lui apprend alors qu’elle est enceinte. À bien comprendre cette séquence rapprochée du récit, il appert que la narratrice ne fournit pas d’autres pistes au lecteur qui s’arrogerait le droit d’établir un lien entre ses vacances idylliques et sa nouvelle grossesse non voulue. Je suis troublé par l’ablation volontaire du nom de famille de Jacques V., présumé « fils naturel de François Duvalier » : que signifie donc une telle ablation au regard de l’Histoire et dans le dire-vrai de la romancière ? Cette « deuxième passion haïtienne », bellement écrite, avec le présumé « fils naturel de François Duvalier », a-t-elle été une sorte d’exorcisme, un violent deuil érotique infligé à son corps morcelé par celui de l’agronome, une sorte de rupture amniotique avec la parole de celui-ci ? L’aveu d’un « vorace dialogue des corps », l’appétence pour « la peau d’un noir brillant» semble le suggérer.
Cela étant dit, il faut souligner avec force, en toute objectivité, que Maryse Condé provoque une déflagration monumentale lorsqu’elle met le doigt sur une vieille et très ample perversion racialiste qui a cours en Haïti comme d’ailleurs dans les petites Antilles françaises : le préjugé de couleur, l’ostracisme entre Haïtiens sur la base de la couleur de la peau, l’exclusion sociale sous le régime de l’appartenance à des castes mulâtres arrogantes et prédatrices se posant en ayant-droits, l’assimilation de préjugés racialistes dans le corps social haïtien qui se traduit par des comportements discriminatoires et des codes hiérarchiques non écrits, ainsi que par la perduration et le renouvellement des mécanismes systémiques du préjugé de couleur. C’est à bien lire cette réalité, qui se vit tous les jours en Haïti et sur tous les registres, que je soutiens que le noirisme et le mulâtrisme sont deux idéologies racistes et assassines.En Haïti, ces deux idéologies enrégimentent tous les jours de nouveaux acteurs, de nouvelles victimes, avec leurs cortèges de blessures dont ont guérit peu, mal ou pas du tout. Et ces blessures sont enfouies dans l’inconscient collectif comme dans l’histoire particulière des familles haïtiennes… Car en définitive, c’est du corps, le corps social comme du corps symbolique que nous entretient Maryse Condé dans « La vie sans fards », le corps comme en une lutte «palimpseste» entre le corps-femme et le corps maternel dans les plissures de son autobiographie.
Corps maternel, corps palimpseste, une stratégie narrative ?
Dans une conférence si fertile en enseignements multiples – « La maternité au carrefour de la biologie et du sens », XIe Colloque médecine et psychanalyse - « Le statut de la femme dans la médecine : entre corps et psyché », janvier 2010, Maison de la mutualité, Paris--, la linguiste et psychanalyste Julia Kristeva interroge plusieurs figures littéraires et philosophiques ayant traité de la maternité, notamment Simone de Beauvoir et Thérèse d’Avila. Fort à propos soutient-elle, « Pour toutes les civilisations et depuis la plus haute antiquité, le corps féminin n’est pas un corps comme les autres : rebelle à la pensée bien avant d’être rebelle à la médecine, le corps féminin fascine et fait peur. Il est l’objet de tous les tabous dont les humains – hommes et femmes – s’arment pour l’aborder ». Interrogeant avec acuité le regard masculin/féminin et social sur le corps maternel, elle ajoute ceci : « Parce que, parmi toutes les expériences féminines spécifiques traversées au fil de l’existence, la maternité expose une femme, avec une violence incomparable, à cette tension dont elle est l’enjeu constant (corps/psyché, biologie/sens), et parce que les diverses civilisations regorgent de mythes, croyances et connaissances en tous genres pour nous léguer des versions de la maternité (au pluriel), force est de constater que la sécularisation – la mondialisation – est la seule civilisation qui manque d’un discours sur la maternité. Ce manque n’embarrasse guère les techniques médicales, qui rivalisent d’inventions propres à « faciliter » la « procréation », et à favoriser le clivage dramatique entre corps et psyché, biologie et sens – en créant deux entités dont on peine actuellement à gérer la coexistence : la génitrice et la mère.» Qu’est-ce à dire ?
Les souffrances de vie d’une romancière transposées sous le scalpel d’une narration-aveu méritent notre strict respect, cela s’entend, et j’y souscris ouvertement, même après avoir tancé sur le mode d’un coup de gueule iconoclaste, d’une provocation délibérée, les répétiteurs d’un propos coloriste décontextualisé sur Facebook. Mais je doute qu’il soit historiquement et analytiquement fondé que l’une de ces souffrances scriptées –et sans doute la plus ancrée, la plus douloureuse, la maternité non désirée assortie d’un déni de paternité, elle-même abandonnique--, puisse être réduite au rôle d’un fonds de commerce littéraire que recouvre et diffracte la racialisation du premier grand amour de la narratrice. Fonds de commerce littéraire dont la narratrice n’a nullement besoin --et c’est tout à son honneur et à sa dignité conquise de haute main--, et qui ciblerait le lectorat haïtien, comme à la suite d’un certain tremblement de terre. Ainsi, à découdre l’aveu poignant de l’auteure, que savons-nous réellement de la nature de sa relation avec Jean Dominique ? Y a-t-il lieu de départager le temps fictionnel, construit, du temps réel ? Quels en étaient les mécanismes dans la vie de tous les jours : étaient-ils par exemple basés sur un pervers pacte racialiste, autour de la question de couleur, pacte éventuellement traficoté par les deux parties jusqu’au démembrement programmé de leur relation ? Puissance et prégnance du palimpseste dans la fabrique et la surimpression (au sens photographique) de l’aveu… Comment se fait-il que le préjugé de couleur, dans les termes mêmes de la romancière, n’ait joué un rôle entre les protagonistes qu’à la fin, uniquement, de leur relation ? Du reste, la narratrice a-t-elle choisi de ne pas tout révéler dans son aveu –à l’instar de l’ablation volontaire du nom de famille de Jacques V.--, la parole racialiste ayant suffi à propulser l’interpellation post-partum de Jean Dominique ? Au final, et malgré son exemplaire courage et sa forte volonté de s’en tenir au dire-vrai dans cette autobiographie, était-il humainement possible à Maryse Condé de tout révéler de ses maternités douloureuses aux fragments dits et aux non-dits reconstitués, ainsi que de toutes les souffrances de sa vie ? Rien n’est moins sûr…
La racialité, au cœur du préjugé de couleur, est un mal indompté qui ronge la société haitienne jusqu’à l’os. Elle apparaît dans le récit de vie de Maryse Condé tel un contre-destin dont les protagonistes en portent les traces et les stigmates, jusqu’à l’indicible, le dur désir de dire. En la confrontant dans les replis de sa vie, la romancière nous apprend que les ‘’théories’’ épidermistes sont toutes aussi faisandées et indéfendables que la dérive mulâtriste dont Jean Dominique, dans « La vie sans fards », aurait été l’actant mortifère.
Dans tous les cas de figure, je soutiens que le discours racialiste –en ses variantes interpellées, le noirisme et le mulâtrisme, deux idéologies racistes et assassines--, n’excuse et n’absout absolument rien. Il n’est pas facile d’en découdre le désastre ni même d’en parler sur le mode interrogatif. Dans nos sociétés postcoloniales, le discours racialiste est une puissante production sociale, symbolique et historique, il s’origine d’une réalité observable et que l’on touche du doigt. Sous cet ADN, il alimente les pires perversions sociales et politiques à l’œuvre dans la société haïtienne. Le mulâtrisme contribue à faire d’Haïti un pays inégalitaire et profondément marqué par un apartheid de fait, et le noirisme s’est révélé impuissant à apporter une réponse crédible à l’apartheid socio-économique à l’œuvre en Haiti. Le noirisme reproduit également les mêmes schémas d’exclusion que le mulâtrisme, ce en quoi ils sont tous deux destructeurs. En s’inscrivant malgré elle dans l’actualité politique haïtienne des derniers mois, qui a vu la perversion noiriste et mulâtriste parler la langue de l’arrogance et faire corps avec une toxique sous-culture de l’impunité ouvertement revendiquée et défendue par l’actuel exécutif, Maryse Condé vient de nous le rappeler avec cet immense talent qui a la volupté de l’impertinence et la brûlante texture de sa vérité.
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