Par Roromme Chantal
Depuis son entrée en fonction en mai 2011, chaque geste du président Joseph Michel Martelly tend à rapprocher Haïti de la perspective d’un retour inexorable à l’ancien régime, spectre de tous les malheurs qui guettent le pays. Sa récente manœuvre en vue de mettre en place un conseil électoral partisan constitue un ultime acte de vandalisme politique dans la pure tradition haïtienne. S’installe aujourd’hui dans l’opinion publique nationale la forte impression selon laquelle, par ce biais, M. Martelly prépare un hold-up électoral. Mais, pour peu que le passé soit garant de l’avenir, il devrait savoir qu’une telle stratégie est dangereuse : trop coûteuse pour le pays et politiquement suicidaire.
La leçon de l’histoire
Si la tentative de Martelly a suscité un tel tollé et autant de résistances au pays, c’est qu’elle rappelle, à la mémoire collective, les pires moments qui ont paralysé Haïti au cours des deux dernières décennies. Réélu en 2000, au terme d’un processus électoral peu crédible, Jean-Bertrand Aristide, encore au faîte de sa popularité, a dû pour une deuxième fois abandonner à mi-chemin la présidence sous la pression conjuguée d’une rébellion armée et de la communauté internationale.
En 2010, c’est encore une tentative de « putsch électoral » ratée qui a été à l’origine d’une sortie quasi analogue et très peu honorable du président René Préval, après pourtant un quinquennat décent : au bilan certes peu reluisant, mais caractérisé par une rare stabilité politique.
La leçon de l’histoire: même dans un pays comme Haïti, il y a une limite au-delà de laquelle il est interdit de repousser le cynisme politique. L’entêtement de Michel Martelly prouve toutefois que cette leçon élémentaire est loin d’avoir été bien assimilée par les élites dirigeantes haïtiennes. Il est à espérer qu’il finira par favoriser un compromis acceptable avec ses opposants afin d’éviter le pire au pays.
Des signes avant-coureurs
Déjà, l’année 2012 s’est refermée sous le signe de l’instabilité. Des mois durant, des dizaines de milliers de personnes ont pris part à une série de manifestations de masse, organisées à l’échelle du pays pour dénoncer la « cherté de la vie » et la « mauvaise gouvernance » du pouvoir en place. L’annonce problématique de la convocation au parquet de Jean-Bertrand Aristide, par un de ses plus anciens farouches opposants, de surcroît sous des motifs d’accusations qu’on n’aurait pas tout à fait tort de juger pour la plupart plus que ridicules, a suscité une vive réprobation dans la classe politique et mis les partisans de l’ancien président sur pied de guerre. Si ces mobilisations ont été dans l’ensemble pacifiques, elles témoignent en revanche d’un véritable ressentiment populaire qui commence à devenir préoccupant. D’autant que, en ligne de mire, les protestataires ont trouvé une cible unanime : Joseph Michel Martelly.
Ce sentiment anti-Martelly, qui va grandissant, contraste avec l’accueil digne d’un messie qu’avait reçu cette icône de la musique haïtienne lorsqu’en 2011 il a été élu président, mettant ainsi fin à deux décennies de règne du mouvement Lavalas de l’ancien président Aristide. Le pays était encore un vaste champ de ruines à la suite du violent séisme qui venait de le dévaster le 12 janvier 2010. Au leadership défectueux de l’équipe au pouvoir, une majorité d’Haïtiens ont préféré le volontarisme de Martelly dont la perspective de l’élection à la présidence avait fait souffler un vent d’espoir sur les vastes bidonvilles du pays. Son charisme personnel et ses promesses électorales d’un changement radical du statu quo ont illusionné les masses pauvres qui, en le portant à bout de bras au pouvoir, ont vu en lui davantage qu’un simple président.
Les promesses déçues
L’activisme de ses premiers mois aux commandes a valu à Martelly un certain crédit populaire. Ainsi en est-il de ses incessants efforts en vue de la relance de l’économie nationale exsangue, prenant ses distances avec l’aide internationale comme stratégie de développement. Ses actions diligentes en vue de reloger des centaines de milliers de survivants du séisme du 12 janvier 2010, tout comme son ferme engagement à scolariser plusieurs milliers d’enfants des familles déshéritées, lui sont également reconnus.
Sauf que les Haïtiens ne tarderont pas à découvrir l’envers de la médaille. Car le chef de l’État se montrera en même temps séduit par ses prédécesseurs dont il s’emploie à répliquer jusqu’à la caricature les pratiques antidémocratiques : abus excessif du pouvoir exécutif et grave perversion des systèmes judiciaire et parlementaire. Avec, en toile de fond, une philosophie empruntée de seconde main à Machiavel : un mélange de ruse, de séduction, de récompenses et de menaces.
Un homme de clan
L’insolence de Martelly suscite une vive opposition dans la classe politique et la société civile haïtienne. Mi-décembre, de passage en Floride, aux États-Unis, il a qualifié de « faible » l’opposition politique qui ose dénoncer ses multiples dérives et s’oppose à son projet d’installer un Conseil électoral permanent partisan en vue des prochaines élections. Il se réfugie confortablement derrière sa ‘nette victoire’ électorale, comme seule base de légitimité nécessaire à l’action de son gouvernement.
C’est une telle logique erratique de gouvernance qui semble expliquer son acharnement à monter un système partisan en vue d’un contrôle exclusif de sa société. S’appuyant sur sa propre famille et quelques éléments loyaux issus de sa classe, il s’ingénie à tisser un vaste filet de clientélisme. Chemin faisant, il prend soin d’écarter tous ceux de son entourage et de son équipe de campagne soupçonnés de la moindre dissidence ou affichant une certaine indépendance d’esprit.
Banditisme au sommet
Les organismes de droits humains et les médias indépendants font état quotidiennement de scandales les uns plus accablants que les autres, éclaboussant la présidence. Entre autres, « la présence d’éléments réputés douteux dans la sécurité rapprochée du président de la République ; la gestion illégale de deniers publics par des membres de la famille présidentielle ; la location d’hélicoptères; les voyages répétés en avion privé; les per diem réputés faramineux à l’occasion de ces voyages; l’application d’une taxe illégale sur les appels téléphoniques et les transferts… ».
L’impression d’un banditisme au sommet en Haïti a atteint le plafond l’automne passé lorsqu’un richissime homme d’affaires, Clifford Brandt, réputé proche du pouvoir, a été arrêté pour kidnapping et association de malfaiteurs. Depuis, des informations, non encore confirmées par la justice mais de plus en plus persistantes dans certains médias, et en particulier à travers les réseaux sociaux, considèrent sérieusement l’hypothèse de l’implication de gens influents au sein du pouvoir dans ce juteux trafic illicite. Le nom d’un fils du président Michel Martelly est cité. L’intéressé a été obligé de se défendre à travers une musique qu’il a composée à l’occasion.
Il reste que, à Port-au-Prince où certes l’on en parle de moins en moins, le déferlement de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Brandt » menace de faire voler en éclats le crédit déjà résiduel de la famille présidentielle. En tout cas, il a révélé au grand jour ce qui était déjà largement perçu comme un des codes tacites en vigueur dans l’univers des élites économiques haïtiennes avec la bénédiction présumée du Palais national.
Mais, comme à chaque fois, la présidence a tout intérêt à étouffer l’affaire et, sans doute, ne ménagera aucun effort pour la faire avorter. C’est donc sans surprise que le commissaire du gouvernement ad interim, ayant initié l’enquête préliminaire, sera remplacé sans délai, anéantissant ainsi toute chance réelle d’en savoir un peu plus. Il faudrait remonter aux temps sombres de la dictature des Duvalier en Haïti afin de retrouver probable équivalent de tels forfaits.
Diplomatie de connivence
Une succession d’événements fous qui s’avère très préjudiciable pour le pays, engagé depuis des années dans un processus de reconstruction laborieux. Mais aussi, l’image du président Martelly s’en ressent sérieusement. En guise d’échappatoire, il a entrepris de multiplier les déplacements à l’étranger: discours devant le Parlement européen; visite au pape Benoît XVI ; présence à un match de football en Espagne ; séjour prolongé au Japon ; balade dans la communauté haïtienne de Miami...
Mais ces absences du pays, pour la plupart aussi longues qu’inopportunes, au moment même où le chef de l’État haïtien est en proie à une grave érosion de sa légitimité, ne semblent tromper grand monde. Elles dénotent en creux la gesticulation d’un chef d’État apparemment de plus en plus conscient d’être peut-être en train de perdre irrémédiablement son momentum politique. Et qui, en désespoir de cause, se livre à une campagne de relations publiques axée sur une diplomatie de connivence, à laquelle il doit en partie son élection à la présidence d’Haïti. Mais une offensive de charme qui, comme la malheureuse décision du gouvernement du Canada de suspendre son aide substantielle à Haïti tend à le prouver, a bien ses limites.
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