Les êtres humains sont passionnants
parce que leur existence est folle .
HAÏTI, QUISQUEYA, BOHIO.
Terre de l'hubris .
Terre de la démesure.
Haïti née terre haute. Haïti terre des hauteurs. Haïti terre montagneuse. Haïti terre des altitudes. Haïti terre des cimes.
Haïti et l'Olympe du premier janvier 1804. Haïti terre fondatrice. Haïti terre fondamentale. Haïti terre des premières. Haïti terre des grandes premières. Haïti terre inaugurale.
Quel vertige, quel appel des profondeurs, quel appel du vide t'a soudain saisie sur les hauteurs d'où tu étais censée contempler ton avenir ? Et quelle main te poussa dans le vide, vidant peu à peu de sa substance le glorieux rêve que tu portais ? Est-il vrai que montée sur le faîte dès le berceau, tu ne pouvais qu'aspirer à descendre ?
Haïti désormais : terre des plaines, terre des mornes plaines, terre des vallées, terre des nivellements, par le bas, de préférence. Haïti tutoiement du gouffre. Chute vertigineuse. Descente aux enfers. Tropisme de la néantisation. Territoire en déshérence. No man's land. Territoire sans enclos. Ouvert aux quatre vents de l'ingérence auto autorisée.
Haïti fille de la démesure. Haïti fille d'une audace folle qui affola les compteurs de l'Histoire en ce premier janvier 1804. Une armée de va-nu-pieds exaltés, passés par le grand laminoir de l'esclavage, et qu'on croyait perdus à jamais, se hissèrent à hauteur d'humanité. Transcendés et sublimés par l'appel de la Liberté. Haïti, ce crime de lèse-majesté te sera-t-il un jour pardonné ?
Est-ce le poids de l'Histoire qui te fait ainsi ployer sur tes jambes ? Est-ce le poids de ton histoire singulière qui t'écrase aujourd'hui, et qui fait que, à l'âge où des pays de ton âge s'épanouissent, toi, tu te retrouves paralytique et grabataire ?
Ayiti, lè ou pran endepandans ou an 1804, èske ou te antre san reflechi nan yon won san baton ki te twòp pou laj ou ? Haïti, en accédant à l'indépendance en 1804, t'es-tu étourdiment, et à mains nues, jetée dans une arène où les enjeux n'étaient pas de ton âge ?
Serais-tu de la race de Prométhée, oui, celui-là même qui, selon la légende, déroba le feu du ciel pour l'apporter aux hommes, et en fut puni par les dieux ? Était-ce à ce point criminel de te faire Manman Libète, de te faire la messagère de Déesse Liberté, en promenant ta torche partout dans les Amériques ? Quelle malédiction inexpiable as-tu ainsi appelée sur ta tête ? L'impensable qui a suivi la gloire du premier janvier 1804 est-il donc le prix à payer pour ta folle audace ?
Haïti « objet sacrificiel », Haïti « victime expiatoire », Haïti « bouc émissaire » d'une cause plus grande que toi.
Est-ce le poids de l'Histoire qui a alourdi tes fesses, ralenti ta marche, pour que tu rates ainsi tous les rendez-vous, pour que tu rates ainsi tous les trains ?
Car tous les trains sont partis sans toi. Tes propres trains sont restés à quai, ou alors ne sont jamais arrivés à l'heure. Qui nous expliquera un jour cet incroyable décalage horaire ? Révolution industrielle, révolution verte, que sais-je encore : tu es toujours restée sur le quai. Mais la plus grande révolution que tu as ratée, c'est, sans doute, celle du vivre-ensemble, celle du vouloir-vivre-ensemble, celle du savoir-vivre-ensemble de tes enfants. Mis ensemble, ils sont plus divisés qu'additionnés. Le dénominateur commun se fait de plus en plus improbable, introuvable.
Dieu sait si ton XIXe siècle et même ton XXe ont été ponctués de révolutions ! Je l'ai appris par le petit manuel d'histoire d'Haïti de J.-C. Dorsainvil et F.I.C., je ne l'invente pas. Toutes ces révolutions, et toi toujours à la même place ! Lasse, plus lasse que jamais. Est-ce peut-être que « révolution » n'était pas un terme bien choisi ? Serait-ce que, par une grave méprise, le terme aurait été pris comme signifiant « mouvement circulaire qui part d'un point pour retourner à son point de départ » ? Serait-ce là la raison de tes surplaces ? De tes cercles vicieux ?
Les trains qui arrivent à l'heure n'intéressent personne. Tout bon journaliste te le dira. C'est quand le train n'arrive pas à l'heure qu'il y a « événement », que ça commence à devenir intéressant. Qu'il vaut la peine de déplacer journalistes, reporters, envoyés spéciaux. C'est ce qui t'est arrivé. On t'a « couverte » sous tous les angles, sous toutes les coutures. La presse écrite, la radio, la télévision, les agences de nouvelles, les agences en ligne, Facebook, Twitter... : on n'en a que pour toi, que pour la bête curieuse que tu es devenue. Est-ce par désir de te faire remarquer que tu le fais ? Est-ce par pur exhibitionnisme ? Je ne veux pas le croire, je ne peux pas le croire. Car c'est ton intimité qu'on exhibe. C'est ta pudeur qu'on offense. C'est ta dignité qu'on blesse. C'est ta nudité qu'on expose, sur la place publique. Et nous, tes enfants, nous sommes humiliés en toi, nous sommes anéantis par toi. Nous aimerions tant te relever, mais n'arrivons pas. Fais-nous donc savoir, mère, par le moyen d'un rêve, d'un songe, d'une révélation, ou par quelque autre voie, d'où nous vient cette impuissance à lave figi w, à te tirer de la boue, à te tirer de l'abîme, pou n refè pwòpte figi nou. Car Haïti, quand on parle de toi, trop souvent nous, tes enfants, ne nous sentons-nous pas concernés, comme si toi ce n'était pas nous. Quand on te rabaisse, n'est-ce pas nous que l'on rabaisse ? Quand on t'humilie, comme on le fait si souvent, n'est-ce pas nous qu'on humilie, en toi ? Ta renaissance n'est-elle pas notre responsabilité ?
Tes trains n'arrivant toujours pas à l'heure, tu es devenue un beau sujet de thèse, du genre « Que se passe-t-il dans le cerveau d'un retardataire impénitent ? ». Tu t'es transformée en un excitant « cas d'école ». Tu es devenue l'« étude de cas » favorite des universités de partout. Tu es devenue « le laboratoire de toutes les expérimentations », un cobaye, un groupe-test, une sorte de « rat de laboratoire ». Et rien d'autre.
Dans la foulée, cent maisons d'édition, mille et mille académiciens de par le monde ont voué leurs efforts et leur temps au déchiffrage de ton énigme, au dévoilement de ton mystère. Car tout à la fois, tu attires, tu fascines, tu attaches, mais aussi tu troubles, tu déroutes, tu déconcertes. Tes données défient tous les modèles théoriques. Tes données invalident tous les paradigmes. Tes données affolent tous les compteurs, affolent tous les chronomètres, prennent à contre-pied tous les algorithmes. Historiens, sociologues, anthropologues, psychanalystes..., à travers leurs multiples travaux, ont tout juste réussi à lever un tout petit pan du voile de ton infini mystère. N'est pas encore né, paraît-il, le Champollion qui déchiffrera un jour tes hiéroglyphes. Mais Haïti, qui es-tu donc, enfin ? Nous aurait-on raconté des histoires à ton sujet ?
Justement, on nous dit que « les peuples heureux n'ont pas d'histoire ». Comme l'homme heureux de l'histoire - qui n'avait pas de chemise. Alors, est-ce d'avoir trop d'histoire derrière toi, est-ce d'avoir fait l'Histoire, est-ce d'avoir même été en avance sur l'Histoire, que ton rythme, chemin faisant, s'est déglingué, débouchant sur ce faux rythme qui est devenu aujourd'hui ta marque ? Est-ce d'avoir trop d'histoire à ton compteur que le bonheur et même le simple goût de vivre ont ainsi fui tes rivages ?
Le roi Richard III d'Angleterre, sur le point d'être capturé par ses ennemis, était prêt à échanger son royaume contre un cheval . Devras-tu un jour te délester de la part la plus glorieuse de ta légende, pour espérer prétendre à un peu de bonheur ?... Mais serais-tu vraiment Haïti sans ta légende intégrale ?
La misère la plus déshumanisante s'attache à tes pas, comme ton ombre. Pourtant, ton peuple est éblouissant lorsqu'il manifeste son génie créateur. C'est bien ta matrice chaude et brûlante qui a enfanté cette pléiade de créateurs sublimes ; sublimes par la richesse et la force de leurs productions. Quelle est donc cette force indomptable que tu as en toi, qui suscite, génération après génération, tant de grands écrivains, hommes et femmes, tant de grands artistes, peintres, musiciens, sculpteurs, artisans..., qui font ta gloire, ici et ailleurs ? Est-elle la signature explosive de ton « deuil éclatant du bonheur » ? Ce merveilleux éclatement est-il le produit d'une énergie vitale nourrie par la souffrance, la manifestation d'une sorte de... « santé du malheur » ? Mais une autre question : Haïti, toi plus « normale », moins « chaotique », ton art eût-il eu la même force, la même capacité d'interpeller, la même aptitude à atteindre à l'universel ?
Et que dire de ce prodigieux creuset qu'est ta riche oraliture (folklore, contes, proverbes, chansons...), où tu fonds en un même vécu tes douleurs innombrables et ta joie de vivre indomptable ? Ce double marqueur est-il la source de ton rire-de-toutes-les-saisons, si souvent reçu comme un scandale par la raison commune ? Ce double marqueur existentiel est-il la marque de fabrique de ta culture unique ?
Haïti, tu as été un moment fort de la conscience de l'humanité. Tu as longtemps été un phare dans la nuit, pour beaucoup de peuples asservis. Quels vents mauvais t'ont déviée de ta route ? Quelle lapoussinière a coulé bas tes plus belles promesses de fruits ? Quel doigt maléfique, quel dwèt madichon a contrarié et gâché tes plus belles récoltes ? Quel Sophocle nous racontera un jour le grain de sable qui enraya ta jeune mécanique, et restituera l'instant précis où l'engrenage se referma sur toi ? Quel Shakespeare fera revivre pour nous quelque jour, sur une vaste scène, l'instant fatidique où ton destin bascula dans la tragédie ?
Honte à nous tes enfants d'avoir contribué à te mettre dans cet état de déshonneur où tu es chaque jour « dérespectée », par des bouches et des plumes profanatrices. Toi qui ne le méritais pas. Nous qui avons démérité de toi.
Nous qui te chantons tellement notre amour dans nos chansons. Nous qui te célébrons à mourir dans nos poèmes. Nous qui disons tellement t'aimer, et qui avons des accents sincères. Nous qui ne nous voyons pas mourir ailleurs qu'à tes pieds, ou alors dans tes bras. Mais dans quel manuel avons-nous donc appris notre art d'aimer ? Nous qui t'aimons si mal. Nous qui t'aimons de piètre amour. Nous qui t'aimons de funeste amour. Nous qui te «mal-aimons» tellement, en croyant t'aimer à la folie.
Apprendrons-nous un jour prochain la grammaire de l'amour dans les règles de l'art ? Pour t'aimer comme de vrais enfants. Pour t'aimer d'aimable amour, de filial amour, de vivifiant amour.
La morsure du vautour dévorant à grands coups de bec le foie, chaque fois renaissant, de Prométhée, tu la connais aussi, Haïti. Tu la ressens aussi, chaque jour plus vive, dans ta chair meurtrie, à mesure que les lâchers de vautours s'acharnent, avec de plus en plus de cruauté, sur ta carcasse étique.
Dans mes plus beaux rêves, je te vois revivre, Haïti. Je nous vois, nous tes enfants, à force de le vouloir, à force d'ardeur au travail, commencer à te remplacer toutes ces années que les sauterelles ont mangées . Ton nom sera à nouveau prononcé avec honneur et respect. Ta gloire sera restaurée. Tes enfants relèveront la tête, et souriront à nouveau à la vie. La communauté des nations se réjouira, et fera fête avec nous. On battra tambours et tambourins, cymbales et grosses caisses. On dansera de joie jusqu'au petit matin, comme au premier matin du monde. Car voici, Haïti, toi que l'on croyait perdue, tu es revenue, et pour notre bonheur tu es revenue à la vie ! Et voilà l'humanité tout entière tout à coup plus riche, plus riche de ton retour à la vie ! Plus riche et plus complète en son ensemble.
Fils et filles d'Haïti, il ne dépend que de nous que cela soit !
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