C'est la semaine des annonces dans l'économie. Quand Bill Clinton ne signale pas sa venue, il débarque avec des investisseurs pleins ses bagages. Après les 700 000 dollars de dons pour des activités dans l'agriculture, c'est Heineken et ses 40 millions d'investissements supplémentaires dans la Brasserie Nationale, propriété de la multinationale, apprend-on par un tweet de la Fondation Clinton. Le Premier ministre Laurent Lamothe n'est pas en reste. Quand il ne reçoit pas des hommes d'affaires à dîner, avant de prendre l'avion pour Aruba, il jongle avec les lacs collinaires et la multiplication de poissons par la congrégation des Petits Frères et Soeurs de l'Incarnation. Il prend le temps de rencontrer des hommes d'affaires de passage et le boss de Western Union venu chasser sur les terres du paiement direct à la population après avoir avalé le marché de la diaspora et des transferts depuis Haïti (ah, oui ! nous exportons aussi des dollars sous cette forme). Tous ces millions qui valsent, ces affaires en flèche et les perspectives de création de richesses, cela fait bien beau dans le décor. Dans le même temps, il faut réécouter, samedi ou dimanche, à Sak Pase sur Magik 9, l'interview accordée par Fritz Jean, ancien gouverneur de la Banque de la République d'Haïti et actuel président de la Chambre de commerce et des professions du Nord-Est dans laquelle il dit que le grand capital nous arrive dessus, atterrit sur nos terres. La perspective qui se dessine n'est pas moins réjouissante qu'inquiétante. Dans le Grand Nord (de bas Limbé à Ouanaminthe), une nouvelle frontière se dessine. Cela fascine, donne le vertige. C'est bien de secouer le bac à sable où les hommes d'affaires haïtiens ne font pas leur devoir de rechercher sans répit leur fortune en comblant les rêves de mieux-être de la population. C'est dangereux de laisser loups et requins entrer dans notre cinq mètres cinquante sans prendre les précautions élémentaires pour protéger ce qu'il faut protéger. Haïti n'est pas assez « open for business », ne cessent de dire les investisseurs et leur relais qui souhaitent se baisser et, sans effort, faire fructifier leur négoce d'idées, de biens ou de services. Haïti est trop « open for business », disent ceux qui s'inquiètent de nous voir transformés en appât sans hameçon. Nous sommes entre les fils de deux rasoirs. D'un côté, nous n'avançons pas assez vite vers le progrès ; de l'autre, nous pousser à y aller trop vite peut nous être préjudiciable. À force de dire qu'Haïti est ouverte aux investissements étrangers, le gouvernement ne finira-t-il pas par n'attirer flibustiers et boucaniers, les pilleurs et les propriétaires de plantations ? Comment trouver le bon crible pour ne pas rater la pépite, les hommes d'affaires en or qui feront leur bonheur et le nôtre ? Leur fortune, sans amplifier nos malheurs ? Ce pays a toujours été écartelé entre le destin d'une terre d'opportunités et celui d'un terrain pour course d'obstacles. Pour ne rien arranger, il n'y a ni solution miracle, ni mode d'emploi. Le gouvernement, le secteur privé, tous, nous devons nous montrer ouverts, inventifs et vigilants avant l'inévitable plongeon dans le bain du grand capital.