Quand la foule avait préféré Barabbas à Jésus, elle n'a été animée que par cette émotion négative : la haine. Depuis, il paraît que les peuples ont évolué. Beaucoup exigent un programme et certains, pour s'approcher un peu plus du rationnel, en exigent un qui soit faisable dans le temps et tienne compte des ressources disponibles. Même ici, sur la terre des infinies possibilités où l'on accepterait avec une candeur tragique de décoller avec un pilote aveugle pourvu qu'il témoigne de sa bonne foi, on commence à réclamer des programmes que les candidats se font le plaisir de livrer sur un plateau de slogans qui s'en apparentent. En période électorale, tout est possible. Tout est promis. L'éducation, l'emploi, la justice et même la transparence. Pour joindre la parole aux actes, les candidats circulent avec les vitres transparentes de leurs voitures baissées jusqu'à la publication officielle des résultats. Puis, tout devient opaque, à commencer par les vitres. Les plaques BB, que la population a voulu prendre pour l'abréviation de Bonbon, se transforment en OF qui rappelle étrangement l'expression anglaise OFF, «fermé», ou mieux « Ou fè fot» de Zenglen. Le fait d'être fermé d'abord aux communications bilatérales et constructives puis au respect des lois que l'on prétend défendre et à la concrétisation des promesses électorales. C'est déjà l'ère de la vitesse et de la course. L'excès de vitesse sur nos autoroutes au mépris du respect de la vie et de la dignité des autres, de ceux-là qui stagnent, pensent-ils. C'est la course à l'enrichissement illicite et fulgurant. Que dissimulent ces comportements à la fois pathétiques et pathologiques ? De la peur? Vraisemblablement. Une mauvaise conscience est, dit-on, le pire oreiller. Aussi est-elle un terrible guide. Le peuple tend constamment l'autre joue à ses bourreaux et cela les déconcerte autant qu'il les effraie. Voilà pourquoi ils s'arment, se cachent, et courent à contresens dans tous les sens. Ils nagent à contre-courant pour remonter jusqu'aux sources, mais la seule à laquelle ils accèdent, c'est celle du chaos. Chaos d'abord dans leurs esprits qui mélangent et confondent tout: délocalisation avec décentralisation, démocratie avec démagogie, et diplomatie avec idiocratie. A l'issue de ce désordre mental monstre, ils débouchent dans le meilleur des cas sur la paranoïa, et dans le pire des cas, la banalisation. Alors comme ce fut le cas avec le puissant roi de Babylone, les détenteurs du pouvoir tomberont sous le poids de leur propre orgueil, le fardeau de leur propre absurdité. Ainsi, comprendront-ils que le véritable pouvoir, celui qui dure, élève et ennoblit, s'exerce sur les bas instincts, les désirs de possession effrénés, l'abus et l'illusion de la force brutale. Face à la roche, le ruisseau l'emporte toujours, non pas par la force mais par la persévérance.