Jacques Louis Etienne Le temps a fait son chemin. A partir des sentiers battus, des autoroutes à plusieurs voies ont été construites avec la signalisation appropriée. Tropic qui était un orchestre de quartier dans les années 60, devient maintenant une école internationale sans bancs ni tableaux, porte-étendard de la culture nationale, les idées véhiculées dans ces différentes compositions se retrouvent dans la vie quotidienne. Elles ont été traitées de manière à attirer l'attention, à mieux réfléchir sur notre situation de peuple fier et libre et sur l'organisation de la vie en société. Les thèmes traités sont profonds, multiples et variés, avec des mots ordinaires et faciles. Ils contiennent des idées maîtresses capables de guider et d'orienter tous ceux qui se sont donné la peine au moins de les écouter, de les comprendre et de les pénétrer. Tropic est une école de grandeur d'âme ou chacun peut trouver sa classe et sa place. Je dois donner crédit à mon amie Madame Claudette WERLEIGH qui m'a suggéré de réécouter les disques de Tropic pour voir que l'orchestre a délibérément choisi de se servir de ce medium pour faire «une école de la vie» et quand on fait attention, on remarque dans plusieurs de ces compositions, qu'il y a toujours un message éducatif touchant aux moeurs un message d'ordre philosophique. On peut se rendre compte qu'il a utilisé la musique pour véhiculer des messages instructifs à une population friande de musique, mais en grande partie analphabète. L'orchestre a utilisé la musique, tout comme Jean de la Fontaine en son temps, s'est servi des fables pour éduquer la population. A mon avis, Tropicana est même allé plus loin : dans un pays, où le parler capois est souvent tourné en dérision par les ressortissants d'autres régions, les Port-au-Princiens en particulier, l'orchestre Tropicana a réussi à faire danser tout ce beau monde, mais aussi chanter sans raillerie : « dans la vie chacun à son Kina» kina ne fait pas partie du vocabulaire français, que je sache ! C'est une expression purement capoise ! Nous avons grandi dans une ville du Cap propre et coquette, mais aussi pleine de préjugés. Beaucoup de membres des classes aisées se piquaient d'être des fans de l'orchestre Septentrional qui jouait à Rumba Club et plus tard au Feu Vert, établissements tous deux situés au carénage (quartier résidentiel plutôt riche) tandis que Tropic jouait de l'autre côté sur le boulevard à Yanvalou Night Club, rues 7 et 8 dans un secteur perçu ou réputé plutôt populaire. UN REPERTOIRE QUI INVITE A LA REFLEXION Pour vivre honnêtement et décemment, il faut exercer un métier. C'est ce qui permet à un chef de famille de faire face à ses obligations et d'éduquer sa progéniture. L'orchestre nous exhorte à lutter contre l'oisiveté en apprenant un métier. La complexité de la vie a aussi été étudiée pour montrer que le malheur de l'un fait le bonheur de l'autre. Pendant que vous perdez un parent, vous êtes en deuil et en pleurs ; un autre secteur se réjouit, le directeur des pompes funèbres est content de trouver du travail pour organiser les funérailles. Les fêtes champêtres n'ont pas été négligées. C'est l'époque des grandes activités pour le petit commerce à cause des gens qui se déplacent en masse pour venir faire la fête avec les habitants de la zone et aussi régler leurs propres affaires. ''Limonade'' et '' Superstition '' en disent beaucoup, les moeurs ne sont pas oubliées. Quand on se marie en Haïti, il est nécessaire de connaître tous les membres de la famille pour éviter les déboires comme dans ''Frè Koté papa''. Il nous fait aussi réfléchir sur le sens de l'alternative dans ''Inondation''. On se trouve dans une situation où on ne peut sauver tout le monde et vite il faut faire un choix entre la femme et les enfants. Les connaissances mystiques sont aussi évoquées. On doit les utiliser pour le bien, mais pas pour persécuter la population. Chez nous, au Cap, on ne meurt jamais de mort naturelle ! Phil omise, Anita Adrienne, Yolande Ti Dadie restent et demeurent des chefs-d'oeuvre. Tropic a aussi traité des sujets à la mode chez nous. La jeune fille à la recherche de la sécurité économique qui laisse son amant pour réaliser un mariage «business», mais qui a été trompée après la lune de miel, le prétendu mari n'a pas donné signe de vie et la jeune femme aux abois veut retourner à ses anciennes amours. Il lui a manqué la patience et la foi pour commencer à partir de rien et réaliser quelque chose de valable. Tropic a aussi parlé du nègre qui est jeune et intrépide, le seul à ouvrir grands les yeux même devant son patron. Il s'est fait l'interprète volontaire et bénévole de cet être qui, comme les autres, n'a que du sang dans les veines. Il mérite honneur et respect. En nous comparant aux autres peuples qui ont réussi, l'orchestre a mis l'accent sur la discipline. C'est l'une des faiblesses de l'Haïtien en dehors de l'entretien. Nous ne respectons pas les codes de conduite que nous avions nous-mêmes élaborés, nous arrivons en retard à nos rendez-vous, nous arrivons en dernier et nous voulons être servis en premier. La tricherie, les coups bas, la duperie font partie intégrante de notre organisation mentale et nous empêchent d'avancer Haïti est un pays essentiellement agricole et Tropic n'a pas négligé l'agriculture. «Si Province pas, Port-au-Prince pap manje» il a parlé de l'agriculture et des habitants qui doivent organiser la récolte après avoir planté. Ils délaissent la compagne au profit des grandes villes et les terres sont abandonnées. Malheureusement, aucune étude systématique n'est réalisée sur le répertoire des orchestres haïtiens et sur les différents thèmes qu'ils ont traités. Tropic est l'un des tout premiers orchestres haïtiens à enseigner autant de notions de la vie quotidienne avec autant de hauteur et de rigueur en diffusant des messages constructifs, instructifs et de grande portée dans une école de la vie avec une toile de fond musicale.