Un homme est surpris en flagrant délit d'adultère par sa femme, dans leur chambre, dans leur maison. Sans penser à ce qu'il dit, il s'écrie: "Chérie! Ce n'est pas ce que tu crois." On attribue à Voltaire cette maxime: "Mentez! Mentez! Il en restera toujours quelque chose!" Jean-Claude Duvalier, devant un tribunal qui a bien de la peine à le juger, accuse: "Qu'avez-vous fait de mon pays?"
Le premier cas est une blague évidemment. C'est une démonstration d'inconscience en dehors de toutes normes. Voltaire était suffisamment lucide et sans illusions sur la nature humaine pour ce jugement aussi lapidaire que cynique. À l'inconscience et au cynisme, Jean-Claude Duvalier ajoute l'égoïsme, une profonde incapacité à comprendre, encore moins à reconnaître les souffrances dont son régime a été responsable. On reste abasourdi, assommé par tant d'audace.
Car,qui,plus que Jean-Claude Duvalier, n'a pas le droit de poser cette question? Il n'y aurait guère que son père, s'il n'était déjà mort. Et on commence à comprendre. Le père Duvalier disait "Je suis le drapeau haïtien" comme Louis XIV disait "L'État, c'est moi". Et quand il faisait afficher tout en lumières sur le Champ-de-Mars que "Je n'ai d'ennemis que ceux de la patrie", on savait indiscutablement que ses ennemis à lui seraient par définition ceux de la patrie. Il s'est substitué à l'État, au pays, à la patrie, à la nation. Pour paraphraser Voltaire, il s'est fait mégalomane de peur de n'être rien. Et parce que la violence est sa solution à tout, de meurtres en assassinats, il installe la terreur comme principe de gouvernement, qui a entraîné la prévarication et l'extorsion comme méthode de fonctionnement.
Si le père se voulait l'incarnation de la nation, quoi d'étonnant à ce que l'héritier pense que le pays lui appartient. Le fils Duvalier est éventuellement installé dans le fauteuil de papa et le régime accouche de cette chose inattendue et inédite: une république héréditaire. La terreur s'adoucit et se transforme peu à peu en peur, sournoise, insidieuse, paralysante. L'habitude du "Pour assis, contre debout! Adopté!" simplifie si bien la politique qu'on n'en fait plus. Rester assis est tellement moins fatigant. Et considérablement moins dangereux. Car le régime n'a rien perdu de sa méchanceté. On ne se fait plus apporter la tête de ses ennemis, mais les disparitions n'en continuent pas moins, ni les tortures, ni les emprisonnements arbitraires. "Pitit tig, se tig!" Dans ce genre d'environnement, même pour être criminel, il faut la bénédiction du pouvoir.
Quand, enfin, Jean-Claude Duvalier s'enfuit en 1986, il laisse un pays délabré, essouflé, pauvre, sans infrastructures, sans institutions, sans politique et sans politiciens, sans écoles, sans universités. Il laisse un pays divisé, où toutes les rancoeurs accumulées pendant 28 ans ont commencé à sortir, et où toutes les peurs refoulées pendant la dictature ont freiné l'action pourtant nécessaire. Voilà l'héritage qu'il a laissé. Et c'est cet individu qui demande: "Qu'avez-vous fait de mon pays?" Il dit "mon" pays comme moi je dirais, c'est "mon" ballon et je ne joue plus avec vous. Qu'avez "vous" fait? Ah! Ce "vous": Accusateur! Qu'avez "vous" fait?" Ce "vous", mécréants! C'est nous! C'est notre faute si nous n'avons pas pu redresser la catastrophe qu'il a laissée. Comment ose-t-il? Inconscience, cynisme, égoïsme; une totale incapacité à reconnaître à son père et à lui-même une quelconque responsabilité pour l'état dans lequel nous sommes. Et pourtant, la vérité est que nous sommes partis de très bas à cause d'eux.
Malgré tout, en dépit de la source, et peut-être même à cause de la source, la question est une bonne question. Après tout, on peut le regretter, mais il est citoyen haïtien, et venant d'un citoyen, la question est légitime. Je me la pose moi-même. Laissons de côté un moment M. Duvalier, un vrai monument à la médiocrité qui, en fin de compte, ne représente plus rien qu'un passé lugubre, sanglant et sans gloire.
Qu'avons-nous donc fait de notre pays? Force est de reconnaître que 27 ans après, les résultats sont loins d'être à la hauteur des espoirs soulevés par la fuite des Duvalier. Haïti Libérée est dans la neuvième année d'une occupation qui s'éternise sans rien nous apporter; nous avons une Constitution à géométrie variable qu'aucun gouvernement n'a souhaité appliquer, et seuls les étrangers nous poussent à l'observer, quand çà leur convient; notre économie est soutenue par les transferts de la diaspora, des ONG et des organisations internationales; les indicateurs dans le rouge en 86, le sont encore plus; l'insécurité grandit, même si elle n'est plus le fait d'un régime. L'État continue à être incompétent en tout, et ce n'est pas par manque de compétences. Quant à la gouvernance, n'en parlons pas! Nous refusons encore de créer un Conseil électoral permanent, et les prochaines élections seront encore payées par l'occupation: nous avons abandonné notre souveraineté à l'étranger. L'après-Duvalier est un échec.
Pourquoi avons-nous échoué? Pourquoi refusons-nous d'admettre cet échec? Après 27 ans, nous ne pouvons pas accuser Jean-Claude Duvalier d'être responsable de nos échecs. Nous étions mal partis à cause de lui, oui! Mais nous avons eu amplement le temps de faire mieux. Il faut chercher autre part.
Mais! Mais! Je peux aujourd'hui poser ces questions et ces problèmes publiquement! N'importe qui peut en parler sans crainte d'être importuné par quelque macoute ou autre duvaliériste, et en vérité on ne s'en prive pas. Le régime des Duvalier ne permettait pas, ne pouvait pas permettre, cette liberté. Si Jean-Claude, l'être humain, avait posé sa question à Jean-Claude Duvalier, le dictateur, il se serait retrouvé au Fort Dimanche. Malgré tous nos problèmes, tous nos échecs, nous avons au moins gardé de 86 la liberté. Nous continuerons à avoir des difficultés et nos problèmes ne deviendront pas plus simples. Mais nous pourrons en parler et en discuter, librement, en public ou en privé, sans crainte, sans peur. Et nous n'allons plus jamais accepter d'être terrorisé.
Alors, qu'avons-nous fait du pays de Jean-Claude Duvalier? Un pays libre. Ce n'est pas rien.
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