Sans me rappeler le contexte dans lequel il eut à prononcer ces mots, un professeur de droit avait dit un jour, dans son cours de «Voies d'Exécution» dispensé en quatrième année, « la parole a été donnée à l'homme pour travestir sa pensée». Il m'a fallu du temps pour pénétrer le sens profond de cette déclaration. Car,indépendamment de sa justesse ou non, il demeure que la vérité se situe naturellement au-delà des mots. L'expérience de ces derniers temps, vécue dans notre milieu, comporte cependant sa part d'ironie d'assister au spectacle de gens, y compris «des autorités», faisant publiquement la gorge chaude autour de dossiers techniques ou administratifs dont ils ignorent tout, sans aucun souci d'alimenter leur discours à la source des institutions concernées. Sans aucun souci d'objectivité. L'observateur avisé découvre que plus les mots sonnent fort et haut, plus ils sont faux. Et ils sont d'une constance déconcertante.S'ils pouvaient aussi tromper les esprits honnêtes et sérieux, il faudrait vraiment s'abandonner au découragement. S'en remettre à je ne sais quelle providence pour corriger comme il lui plait le portrait aux uns et aux autres. Dans la perspective d'une société d'hommes moyennement respectueux des valeurs. Prioritairement, le respect. André Malraux n'avait encore rien vu. De nos jours, la condition humaine n'arrête pas de se dégrader,à la vue du comportement qu'un être humain est capable d'afficher. Masquant des intentions inavouées. Albert Camus dirait que la communauté humaine évolue dangereusement vers la chute.Cela, malgré les incontestables progrès technologiques enregistrés ces dernières années. Le fait est que plus les civilisations matérielles s'améliorent, plus les valeurs morales s'effritent. Dans un système où les marchés font loi, la monnaie devient roi. Automatiquement. Et l'âme humaine se rétrécit. Et l'âme humaine s'amenuise. Jusqu'à devenir l'ombre d'elle-même. Il ne reste alors que «l'animal humain avec ses appétits frémissants, ses besoins de luxe, de luxure et de lucre». Ce qui déjà faisait dire à La Rochefoucauld: «les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer». Et pourtant, personne ne l'ignore, une nation ne progresse, ou même n'existe, que par la capacité de ses membres à se forger, par-delà les réalités des groupuscules, des clans ou des classes sociales, une communauté d'intérêts qui soient au-dessus de tous autres. Voilà le test que l'immense majorité des nationaux n'a jamais réussi à passer. Du haut des diplômes universitaires, pour la plupart. Du haut de la fortune, pour plusieurs. Décidément, il s'impose dans le pays de Dessalines «une révolution dans le «mind» des Haïtiens», dans leur environnement mental, comme le préconisait justement un ancien chef d'Etat d'Haïti. Oui, une révolution spirituelle chez nous est incontournable. Quitte à en dégager les tours et contours et définir les voies et moyens pour la concrétiser. Aucune querelle n'est essentielle à aucune construction, et «la meilleure façon de gagner une guerre, c'est de l'éviter» autant que possible. En clair, l'obligation de l'émergence du nouvel homme haïtien ne nécessite pas une bataille rangée entre la manière d'être ancienne et nouvelle. Il suffira d'appliquer le principe qu'expose Stephen R. Covey dans son dernier ouvrage intitulé: «La 3e Voie». Car, écrit-il, «la 3e voie n'est pas celle du milieu ou du compromis; elle est celle de la créativité». Quel est ce principe, demandez-vous ? L'auteur l'indique en ces termes: «pour apporter une solution aux problèmes les plus graves, nous devons changer radicalement notre façon de penser». Tel est précisément l'objet de ce livre, conclut-il. Lorsqu'Haïti aura réalisé la révolution dont il s'agit, puisque c'est elle qui semble pour le mieux remplir les conditions pour le faire, elle aura alors retrouvé sa place de porte-étendard. Elle aura compris le sens de sa mission, qui consiste à propager cette révolution à travers la terre. Car, le monde entier est concerné par le phénomène, ainsi que Covey le sous-entend. J'en conviens, il ne suffit pas de l'écrire ou le lire, il faut vraiment laisser partir le vieil homme, celui qui priorise les conflits dans ses rapports avec autrui. Et pour toutes sortes de raisons. L'auteur de «La 3e Voie» souligne à la page 16 du livre: «Les commentateurs méprisants sont légion dans les médias, et plus ils se montrent agressifs, plus ils gagnent de l'argent». A cet homme du passé et dépassé, végétant dans la routine à laquelle il se complaît et redoutant le changement sous toutes ses formes, il fait bon opposer l'homme transformé. D'un caractère inventif, celui-ci déborde d'activités en tout temps. Victor Hugo le peint comme: «ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour, ou quelque grand labeur, ou quelque grand amour». C'est pourquoi, il ne gaspille pas son temps et ne dissipe pas son énergie à donner dans des futilités. Il sait percevoir chacun de ses semblables non pas comme un adversaire potentiel, encore moins comme un ennemi, mais comme un frère. La fraternité étant la dernière dimension de la trilogie «liberté, égalité, fraternité». Cela appartient peut-être au domaine du rêve. Précisément, il faut à la fois penser, et rêver. Car, dans toute l'histoire de l'humanité, tout bond qualitatif des sociétés résulte « du penseur qui rêve et du rêveur qui pense ». Alors, sorti du processus de transformation, l'homme haïtien saura regarder un autre Haïtien et voir en lui mieux qu'un frère, un prolongement de lui-même ou son complément.Deux êtres que trop de choses unissent pour qu'ils restent séparés. Au-delà des mots, il y a l'homme qui, malgré lui, étale au grand jour la vérité sur lui-même. Au-delà des mots, il y a des maux. Douloureux. Indicibles. Des cris secrets. Puis, sans crier gare, vient la mort. Implacable. Inéluctable. Pour que la vie se renouvelle. Sous une forme élevée. Et définitivement plus digne.