Par Roromme Chantal Pour une fois, les élites dirigeantes des deux pays donnaient l'agréable impression d'une rare unité retrouvée. Le séisme qui a dévasté Haïti le 12 janvier 2010 en procurait un prétexte heureux quoique tragique. Le président Leonel Fernandez et, à sa suite, Danilo Medina s'efforçaient de poser avec leurs homologues haïtiens le socle de ce qui semblait avoir tout le potentiel de devenir une nouvelle amitié haïtiano-dominicaine prometteuse. Un socle pas assez solide cependant pour empêcher que les deux soeurs siamoises de l'île d'Hispaniola renouent, comme au galop, avec leurs vieux démons... Début juin, suite à certaines informations de presse faisant état d'une résurgence de la grippe aviaire en République dominicaine, le gouvernement haïtien décide, à titre de mesure préventive, d'interdire provisoirement l'importation de viande, d'oeufs et d'animaux de la République dominicaine sur le territoire national. A priori, on pourrait croire que cette mesure relève, au regard du droit international, des prérogatives élémentaires d'un État souverain. Seulement voilà, elle sera interprétée à Santo Domingo comme un crime de lèse-majesté. À Hipolito Mejia de se charger, le premier, du droit de représailles dominicain. « Une décision politique basée sur une rumeur est une décision qui occulte des intentions malsaines. L'ingrat oublie avec une rapidité étonnante et, apparemment, nous sommes face à un exercice désagréable de manque de reconnaissance. Il y a ceux qui comprennent que les relations sont bonnes quand ils reçoivent des bénéfices tout en oubliant cette phrase immortelle selon laquelle : mains qui donnent espèrent. » Venant d'un ancien président, on doit déplorer un ton aussi brusque que grossier. De même, je n'en reviens pas des propos très peu diplomatiques de l'ambassadeur dominicain en Haïti, Ruben Silie Valdez, s'adressant aux autorités haïtiennes. « Lancer une alerte sanitaire à cause d'une maladie, qui supposément menaçait la santé des citoyens haïtiens, sans avoir une preuve fiable pour la soutenir, n'est autre qu'un acte irréfléchi. » Suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010, le gouvernement et le peuple dominicains, aux côtés de ceux du monde entier, ont contribué à la réponse internationale à la tragédie. Ils ont participé aux premières opérations d'urgence et, surtout, aidé à construire une université publique. Ces gestes, qui ont permis aux dirigeants dominicains d'emporter la sympathie d'une bonne majorité de nos compatriotes, leur confèrent-ils pour autant le droit d'exiger d'Haïti qu'elle ne consomme que des produits dominicains, fussent-ils d'un niveau de sécurité sanitaire douteux? La question reste posée au regard de l'usage sémantique qui, dans les deux cas, n'est en rien anodin. Il ne reflète pas seulement l'amateurisme de la diplomatie dominicaine, mais aussi l'hypocrisie des élites dirigeantes d'un pays dont la rapide transformation tend à alimenter une arrogance mal placée vis-à-vis d'Haïti et de son peuple. Les Dominicains doivent comprendre que, quoiqu'on dise, Haïti demeure un État souverain dont le destin incombe à ses seuls dirigeants, qu'ils soient erratiques ou pas. Selon Le Nouvelliste du 26 juin, qui cite un article paru dans le journal dominicain Listin Diario, les Dominicains auraient découvert qu'un « projet avicole en Haïti serait à l'origine de l'embargo sur les produits avicoles dominicains ». Soit. Il appartient aux dirigeants haïtiens, et à eux seuls, d'adopter les stratégies qui leur semblent bénéfiques à la lumière des intérêts supérieurs de la nation. Nous n'apprendrons rien à nos voisins en leur rappelant que l'intérêt national est le premier fondement de la politique étrangère de tout État. Et ce ne sont pas les autorités dominicaines qui nous diront le contraire. Une enquête récente d'une journaliste dominicaine respectée, Nuria Piera, a révélé l'existence d'un vaste réseau de clientélisme liant les deux États, avec l'aide d'individus placés au sommet, à travers lequel tout un flux financier s'organise de manière illicite. Des officiels/hommes d'affaires dominicains pourvoient au financement de la campagne électorale de politiciens en Haïti. En contrepartie, ils sont assurés de décrocher des marchés publics juteux. Peu importe, par conséquent, si, comme le suggère l'ancien président Mejia, la décision du gouvernement haïtien d'interdire les produits avicoles dominicains « affecte directement son peuple, comme s'il aurait un double agenda, en créant la pénurie et augmenter le prix des produits de première nécessité ». Et, comme l'affirme l'ambassadeur dominicain, si « le fond de l'affaire n'est pas de protéger la population haïtienne de la maladie, mais d'établir des contrôles sur l'importation des produits avicoles venant de la République dominicaine ». Pour être à la tête d'un État souverain, les autorités haïtiennes n'ont de compte à rendre qu'à leur population. Que la décision du gouvernement haïtien ait été prise de manière inopinée importe peu aussi. Les autorités dominicaines étaient si promptes à adopter une mesure comparable suite à l'apparition de l'épidémie du choléra en Haïti en 2010. Doit-on leur rappeler qu'à l'époque, elles n'avaient nullement fait l'objet de représailles ? Même en absence de maladie contagieuse, Santo Domingo, faisant usage d'un protectionnisme à sens unique, s'arroge le droit d'interdire sur son territoire les produits haïtiens parmi les plus réputés sur le marché nord-américain. Ce qui est considéré à Santo Domingo comme la « réussite dominicaine » a conduit les dirigeants du pays à revendiquer une voix au chapitre des affaires régionales et la population dominicaine à retrouver sa fierté. C'en est là un fait légitime que nous, Haïtiens, pour leurs voisins moins fortunés, ne saurions leur reprocher. Ce qui, par contre, devrait nous préoccuper sérieusement est cette attitude arrogante qui semble porter les autorités dominicaines successives à croire, en aidant leurs homologues haïtiens, pouvoir les dompter telle une bête, au point de se sentir aujourd'hui dupés. Tout le contraire de l'attitude affichée par les présidents vénézuéliens au cours de la même période. Or, me semble-t-il, l'aide vénézuélienne à Haïti est de loin plus conséquente que celle dont se prévaut la République dominicaine. C'est que, désormais confiantes en l'essor économique de leur pays et assurées du laxisme complice des élites dirigeantes haïtiennes, les autorités dominicaines ont souvent cherché à imposer leurs vues dans les conflits opposant les deux pays. Cette arrogance dominicaine dans le ton se double d'un non-respect quasi systématique des règles, par exemple, en matière de déportation s'agissant des Haïtiens (vivant légalement ou illégalement) sur leur territoire. Les nombreux épisodes douloureux, émaillant l'histoire des relations haïtiano-dominicaines, devraient suffire à nous convaincre du fait que toute idée de confrontation des nationalismes dominicain et haïtien, d'où qu'elle vienne, serait aujourd'hui mal placée. L'interdépendance des deux peuples est aujourd'hui si complexe qu'elle commande la plus grande prudence et le doigté dans le règlement de conflits qui peuvent émerger de manière épisodique. Cela dit, le silence serait la mauvaise réponse à l'arrogance dominicaine. C'est pourquoi les Haïtiens sont en droit d'espérer des clarifications de leurs dirigeants et, surtout, une mise au point claire à l'intention des autorités dominicaines. Il y va de notre honneur et de notre dignité de peuple !