Je ne suis pas très sûr d'avoir compris le sens de l'intervention récente du président Martelly. S'agissait-il de l'organisation des prochaines élections? Il me semble que non; il les a à peine mentionnées. S'agissait-il d'une discussion sur l'opportunité de réformer le système électoral? Pas si sûr, même s'il y a fait plusieurs allusions. S'agissait-il d'une critique des faiblesses de nos partis politiques? Peut-être! Encore que s'il y a bien une liste de faiblesses attribuées aux partis, je ne vois pas très bien où sont les critiques. De plus, je suis très gêné quand Martelly qui s'est déclaré candidat en prétextant ne pas faire confiance aux partis, se met à en parler. S'agissait-il d'un appel au dialogue? Si oui, il n'y a aucune proposition, aucune tentative de réponses aux questions posées, aucun projet, même à court-terme. En fin de compte, du point de vue du problème immédiat, qui est l'organisation d'élections avant le nouvel an, ce discours me semble confirmer qu'il n'y a pas de débloquage à l'horizon. Malgré tout, je crois que l'exercice n'est peut-être pas inutile pour peu qu'on y mette de la bonne volonté. Le président Martelly pose cinq bonnes questions au début de son texte. Malheureusement, il tente à peine d'y répondre. Pourtant, dans une certaine mesure, toutes ces questions ont des réponses relativement simples. 1. Pourquoi les différents CEP passés n'ont jamais pu organiser des élections correctes? Réponse: parce qu'aucun pouvoir ne l'a voulu. 2. Pourquoi les élections n'ont-elles jamais lieu aux dates prévues? Réponse: parce qu'aucun pouvoir ne l'a voulu (y compris celui-ci). 3. Pourquoi le pays dépense-t-il l'argent qu'il n'a pas pour faire toutes ces élections? La question est sa propre réponse: ce n'est pas notre argent. Nos élections sont financées par nos "amis", donc nous ne dépensons pas notre argent. Et puis, à chaque élection, il faut repartir de zéro, il faut reconstruire l'infrastructure, donc cela coûte cher. 4. Pourquoi les CEP deviennent-ils toujours des marionnettes en périodes d'élections? Réponse: parce que les pouvoirs l'ont voulu ainsi. 5. Pourquoi les partis politiques se multiplient-ils dans un si petit pays? Réponse: parce que les individus ne se reconnaissent pas dans les partis existants; parce qu'on a pris la mesure des faiblesses des partis existants et qu'on pense pouvoir faire mieux; parce qu'un parti national, défend mal des intérêts régionaux; parce que chaque parti est un véhicule pour l'ambition d'un individu. Mais ces réponses simplistes ne font que remplacer une question par une autre et, en réalité, renvoient plutôt à un problème bien plus global et bien plus profond. Il s'agit de la difficulté que nous avons en Haiti à créer et faire fonctionner des institutions. Et, c'est un problème qui se manifeste à tous les niveaux de la société, pas seulement au plan politique. Pour décrire le problème des partis politiques, il faut commencer par reconnaître qu'il y a chez le citoyen une méfiance viscérale et tenace envers les partis. Il y a bien sûr de bonnes raisons à cette méfiance. Il n'y a pas de véritables traditions d'opposition institutionnelle. On est soit avec le pouvoir, soit contre. L'opposition c'est l'ennemi, qu'il faut intimider, emprisonner, exiler ou abattre. C'est dire que les choix sont toujours manichéens, sans nuances. S'engager dans un parti signifie s'identifier à une tendance, qui pourrait se retrouver dans l'opposition, position lourde de conséquences. Dans ces circonstances, on conçoit aisément que les gens aient du mal à s'engager. Un deuxième problème pour les partis est celui du candidat. À la présidence bien entendu! Le candidat est sans aucun doute l'élément qui influence le plus la décision de s'engager ou pas. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que si on refuse de s'engager dans un parti parce qu'il est "électoraliste", on refusera aussi bien de s'engager dans un autre parti sans candidat désigné sous prétexte qu'il n'a pas de candidat. Le candidat est tout à la fois aimant et repoussoir. Le parti c'est lui et seulement lui. Enfin, avec ou sans parti, on suit l'homme, pas l'organisation, et d'ailleurs l'organisation aura du mal à gérer ses membres qui ne sont là que pour le candidat, parce qu'il est candidat, et ne veulent rien entendre des règlements du parti. Je laisse de côté d'autres obstacles (le choix des autres candidats, le support technique aux candidats et aux élus, la discipline de vote...etc), pour arriver au dernier: le financement. Le président Martelly sait ce que lui a coûté sa campagne électorale. Il doit donc savoir que pour un parti haïtien, financer une campagne est presque une impossibilité à moins d'avoir une fortune personnelle et des donateurs passablement riches. Remarquons que ce n'est pas une spécificité haïtienne. Cela ne se passe pas autrement ailleurs. Toujours est-il que nous parlons de plusieurs dizaines de millions de gourdes pour une candidature à la présidence, et s'il s'agit d'un parti avec des candidats à plusieurs niveaux cela ferait plusieurs centaines de millions. Mais chez nous, les cloisonnements de la société et l'aversion aux partis rendent la tâche encore plus difficile. En réalité, les candidats se financent eux-mêmes et ne doivent à peu près rien au parti. Cela se ressent au moment des marchandages, par exemple, aux moments de vote serré au parlement. Donc, si financer une élection est difficile, alors que les énergies se déploient et que les enjeux se définissent, que dire du financement d'un parti en périodes non électorales, quand il n'y ni enjeux ni échéances immédiates? Mieux vaut ne pas en parler, mais il faut choisir entre disette et famine. Je n'ai pas de solutions à ces problèmes. J'ai plutôt tendance à croire que nous trouverons éventuellement un mode de fonctionnement qui nous convient au fur et à mesure que nous essaierons différentes formules. Ce sera long et ce sera fastidieux, mais c'est ce qu'ont fait toutes les autres sociétés, et je ne vois pas pourquoi nous irions plus vite. On peut cependant essayer d'accélérer le processus en mettant en place des éléments facilitateurs. J'en vois pour l'instant deux. Le premier est de reconnaître non seulement les faiblesses des partis mais également les faiblesses de l'environnement lui-même. En pratique, cela me conduit à penser que le pullulement des partis politiques est un effet pervers de la Constitution de 1987 qui donne aux partis une place prépondérante dans le système politique alors qu'ils étaient et qu'ils sont encore incapables de l'assumer. On peut reconnaître cet état de fait dans les futures lois électorales en accordant aux candidatures indépendantes le même poids que celles des partis. Cela ne contredit en rien ni l'esprit ni la lettre de la Constitution. Cela ne changera en rien le jeu des alliances au parlement pour trouver des majorités, qui continueront à se créer au gré des choix du moment et selon l'humeur des acteurs. De plus, les candidatures indépendantes auront au moins l'avantage de clarifier l'appartenance des uns et des autres et ne forceront pas à des alliances contre nature ou par commodité. Le travail des partis s'en trouvera d'autant allégé et ils pourront se concentrer sur ce qui leur est possible. En théorie! En pratique, on verra bien ce que cela donnera. Mais nous pouvons être tout-à-fait certains que le système actuel ne fonctionne pas. Un deuxième élément est de bien faire la distinction entre le Conseil Électoral en tant qu'organisme désigné pour gérer les Opérations Électorales - appelons-le l'Office des Opérations Electorales - et le conseil d'administration de cet organisme, que nous appelons aussi Conseil Électoral. L'Office des Opérations Électorales est un organisme autonome avec une administration permanente alors que le conseil d'administration peut être de nature transitoire. On peut très bien imaginer cet organisme, fonctionnant pleinement sans conseil d'administration ou avec un conseil amputé de quelques membres, à la manière du CONATEL par exemple, qui opère depuis des années sans le conseil d'administration prévu par la loi. De plus, attendu que cette bureaucratie ne serait vraiment active qu'en période électorale, il serait bon de lui donner d'autres tâches connexes. L'Office des Opérations Électorales est, presque par définition, extrêmement concernée par les opérations d'État Civil. Le président Martelly en parle d'ailleurs en soulignant la difficulté à coordonner l'état civil et les listes électorales. La solution la plus simple est de mettre identité, état civil et élections dans la même administration où, en théorie du moins, la coordination devrait être automatique. Le Conseil électoral devient donc un organisme indépendant, avec deux grandes directions: les Opérations Électorales et l'État Civil. Si nous avons une administration permanente pour les opérations électorales, on peut supposer qu'à terme le coût des élections diminuera avec l'expérience. Rien ne s'opposerait alors à la tenue d'élections avec la régularité prévue par la Constitution. Ce qui est essentiel pour encourager l'émergence éventuelle de partis politiques plus importants et plus consistants. Ces suggestions ne visent pas à solutionner le problème des élections. L'idée est plutôt de stabiliser tant bien que mal ce qui existe et permettre au système d'évoluer. Je crois que ce qu'il faut admettre c'est que les problèmes dont nous parlons ici sont représentatifs des problèmes de notre société en général. C'est dire qu'on ne peut pas les résoudre de manière indépendante sans prendre en compte tout le reste. Croire qu'on peut résoudre en une rencontre avec les partis politiques les problèmes du système électoral, de la Constitution au comptage des votes, comme semble le faire le Président de la République dans son intervention, est un excès d'optimisme. Le mieux qu'on puisse faire, vraiment, est de commencer un processus de "normalisation", sans trop savoir d'ailleurs où, quand, comment il aboutira. Ni de quoi sera faite cette normalisation.