Depuis quelques semaines, j'ai commencé à me résigner à accepter la notion que possiblement, tout juste possiblement, la société haïtienne, sans en être tout à fait consciente, a décidé d'abandonner à l'étranger les décisions politiques déterminantes pour son avenir. Ce n'est sans doute pas quelque chose que l'on peut prouver. Cependant, je crois qu'il existe au moins des indicateurs d'un abandon passif de notre souveraineté sans qu'il y ait de réactions de la part de la société. D'abord, il y a ce mythe de la toute-puissance du « blan » Et le « blan », c'est l'Amérique. À tous les niveaux de la société, et surtout aux plus hauts niveaux, les Américains savent tout, contrôlent tout, et rien d'important ne se passe sans qu'ils le sachent et qu'ils le veuillent. C'est un acte de foi généralisé, bien ancré. Indiscutable. Sauf, évidemment, par des naïfs comme moi, qui n'ont encore rien compris. Il faut dire qu'avec les dernières révélations sur l'étendue des capacités de surveillance de la NSA, contester ce mythe n'est plus seulement difficile, c'est devenu impossible. Cela reviendrait à discuter de l'existence de Dieu avec le pape. 27 ans après la fuite des Duvalier (arrangée, vous pensez bien, avec le consentement et la participation active des Américains et des Français), nous sommes incapables d'organiser des élections sans l'argent des étrangers ni leur aide technique. Pire! Non seulement nous faisons les élections avec son argent, mais nous nous arrangeons pour les saboter, et nous nous tournons vers eux pour déterminer qui, en définitive, sera élu: Martelly récemment; Préval en 2006, Aristide en 1990. Les seules élections où ils ne sont pas intervenus, sinon pour approuver sans réserves, sont les élections totalement contrôlées par le pouvoir: Aristide en 2000; Préval en 1995; Manigat en 1988. Encore qu'il s'en trouve pour dire: "Bah! Les « blan » étaient d'accord!" Aujourd'hui, comme si l'ONU ne suffisait pas déjà, M. Martelly invite l'OEA à venir "évaluer" le processus électoral. Pour noyer quel poisson? Nous arrivons dans quelques mois à la dixième année d'une occupation qui, même si elle se veut discrète, n'en est pas moins une violation de notre souveraineté. Mais bon an, mal an, le mandat de la Minustah est régulièrement renouvelé, SUR DEMANDE du gouvernement haïtien, et sans réactions particulières dans le public. Avant l'ONU nous avons été sous contrôle de l'OEA. Avant l'OEA, nous étions déjà sous haute surveillance américaine. Nous acceptons toutes les interventions sans protester, sans nous poser de questions. Mieux, nous invitons les interventions étrangères. La MICIVIH en 1993 a été créée sur demande du président Artistide. C'est encore lui qui demande le débarquement de 1994. Et la Minustah est là sur demande des fameux 184. Nos présidents passent leur temps à voyager pour demander de l'argent, sans proposer en contrepartie même un projet viable, cohérent, avec des résultats mesurables, que l'État haïtien entreprendrait avec ou sans leur argent. Au fond, notre manière de demander de l'aide se résume à dire: s'il vous plaît, venez faire vos projets avec votre argent chez nous! Quand on nous offre des ressources et qu'on nous laisse libres quant à leur utilisation, nous les gaspillons. Exemple: PetroCaribe. Une façon de dire: mieux vaut ne pas nous laisser ces responsabilités. Les étrangers contrôlent le budget national puisqu'en pratique ce sont encore eux qui le financent. Il suffit de menacer les parlementaires, ou la bourgeoisie, d'ailleurs, on l'a vu, d'annuler leurs visas pour voir les positions changer. Je ne sais pas si c'est encore vrai, mais il n'y a pas si longtemps que la USAID distribuait plusieurs millions de repas à nos écoliers, chaque jour, ce qui, n'en doutons pas, leur donne un poids politique immense. Personne ne voudrait remettre en question ces repas. Nous sommes sécurisés par l'ONU parce que notre force de police n'arrive pas à s'imposer; pourquoi d'ailleurs le ferait-elle puisque, justement, les soldats de l'ONU sont là. Mais le moment fort qui, je crois, m'a fait basculer, c'est l'épisode où quelques calomniateurs ont remis en question la nationalité de M. Martelly, relayés sans retenue par une partie des médias. Embarrassé par ces mensonges ridicules, le président de la République en appelle à l'ambassade américaine. Elle vient sans tarder. C'est, dit-il, pour confirmer ma nationalité haïtienne. Et nous avons eu droit à cette scène ahurissante et humiliante où l'ambassadeur des États-Unis en Haïti déclare que le président de la République d'Haïti est bel et bien citoyen haïtien. End of story. Il n'y a eu aucune réaction. Zéro. Nada. Zip. Anyen! Tout cela ne constitue pas une preuve, bien sûr. Mais on me permettra de croire qu'il y a des raisons à notre propension à recourir sans cesse à l'étranger. C'est comme si nous avons décidé collectivement que nous sommes incapables de nous diriger. Donc, il valait mieux faire appel à l'étranger. Ce n'est pas une décision consciente, mais c'est ce que nos comportements expriment. Pour nous justifier, il nous suffit de nous dire que le « blan » est tout-puissant et qu'il veut nous dominer pour nous faire payer notre impertinence de 1804. Nous sommes si fiers de cette indépendance! Hélas! nous nous en glorifions pour mieux la perdre en bonne conscience, et en plaidant: "la souveraineté nationale n'est pas négociable!"