Islam Louis Etienne Fais bien ce que tu fais, dit le vieil adage. Il y aura toujours quelqu'un à vous voir agir. Un crack, c'est quelqu'un qui fait très bien son travail. C'est un artiste qui laisse ses empreintes. Tôt ou tard, quelqu'un parlera de lui. Comme il y aura plusieurs personnes à faire le même travail, il sera une référence, un modèle, un échantillon, un créateur. Louis Etienne a atteint cette dimension pour qu'on parle de lui. Il s'est construit une réputation d'être un grand pianiste. Pendant près de 30 ans, on a appris à apprécier ses touches magiques qui ont révolutionné la musique de Septent sans grand détour avec une simplicité sans pareille. La création artistique est une synthèse de la fabrication et de l'action, c'est -à- dire de l'énergie créatrice et du produit. Apprécier une oeuvre d'art, c'est à la fois la considérer comme une réalité distincte de l'artiste, possédant l'ambiguïté des choses et y retrouver la puissance vivante de l'imagination, des sentiments et d'une vision du monde. L'oeuvre confère la permanence de la chose à la fugacité de l'inspiration et du geste de l'artiste. André Malraux définit la culture tout entière comme « l'ensemble des formes qui résistent à la mort». A vrai dire, si l'oeuvre d'art survit à l'artiste, on ne saurait la confondre avec une chose, c'est -à -dire une réalité qui demeure indépendante de l'imagination humaine. Certaines cultures ne voient dans la création que l'aspect dynamique, l'acte pur où l'inspiration ne se soucie pas de pérenniser l'oeuvre. Loulou est mort en octobre 1985. Il a laissé des pièces que l'orchestre n'arrive pas à rejouer jusqu'à aujourd'hui. Et elles sont nombreuses. D'ailleurs, un artiste qui a passé plus de 30 ans à produire doit laisser un héritage considérable. Ces pièces sont gardées précieusement par les collectionneurs qui les font sortir pour les grandes occasions. Ce travail de rafraîchissement est réalisé pour inviter les jeunes musiciens d'abord à faire la connaissance de leurs prédécesseurs, ensuite de jouir de l'héritage qu'ils nous ont laissé: une jouissance paisible et profonde. Loulou a passé près de la moitié de ses 65 ans à performer au sein du groupe septentrional dans toutes les circonstances et pour toutes les occasions. Il mérite une attention particulière parce qu'il constitue à lui seul une école où il y a beaucoup à apprendre. Certaines pièces comme Almendra sont invariables, mais on ne la joue pas parce qu'on ne peut pas la jouer tout simplement. Pourtant, c'est une pièce de référence. L'art n'est pas de l'ordre des sentiments immédiats. Il objective les sentiments ainsi que les idées. La colère s'évanouit en se répandant, mais l'artiste la donne à voir, donne à voir les passions, les élans du coeur, les concepts métamorphosés dans la forme ou dans le rythme. Alain écrit à propos de la musique qu'elle n'est ni gaie ni triste. On l'appelle quelquefois mélancolie faute d'un meilleur mot. On retrouve tous les états dans la musique de Loulou. La musique représentait pour lui l'unique mode d'expression, qu'il fut heureux ou malheureux. Ce sont les touches qui traduisaient son état d'âme mais la production reste sans tâche quel que soit le temps. Le temps peut être un paramètre immuable ou une grandeur malléable au gré des phénomènes. Il peut être donné a priori ou construit pour apporter une réponse sur mesure à un problème. Mais, quelle que soit la conceptualisation du temps, le problème de sa mesure demeure. Il situe les événements dans le temps. Toutefois, l'homme continue de subir le temps en victime malheureuse. Rien n'indique que le temps pur ne doit se penser en termes de présent, que le passé et l'avenir ne soient qu'une sorte d'éventail déployé, de film dont les images successives sont en réalité juxtaposées sur la bobine; ce n'est plus le temps, mais l'espace. Une étude sur la performance de Loulou doit être réalisée sur les deux dimensions : temps et espace. Une touche magique à jamais disparue Louis Etienne (Loulou) est l'un des claviéristes les plus percutants que l'Orchestre Septentrional n'ait jamais connu. Il a eu un parcours extraordinaire et significatif. Il a été l'un des tout premiers musiciens à obliger les Port-au-Princiens à faire une autre évaluation et à avoir une autre lecture de la musique produite par les villes de province. Il a appartenu à l'équipe révolutionnaire de 1955 qui a marqué l'histoire culturelle artistique d'Haïti par une percée spectaculaire dans la République de Port-au-Prince en s'imposant dès le premier essai et avec manière, sans pour autant perdre son originalité et son identité. Dans cette équipe, il y avait 3 têtes de pont que l'on ne pouvait ignorer et qui se mettaient en évidence par leur habilité, leur sens musical et aussi leur équilibre pour se détacher du peloton. C'était Alfred Moïse qui épatait par ses compositions, Roger Colas qui séduisait par sa voix et Loulou Etienne qui laissait bouche bée un public Port-au-Princien tout ébahi et tout acquis à sa cause. Loulou et Colas représentaient deux orifices par lesquels Septent absorbait l'oxygène nécessaire à son bon fonctionnement. Ils ont développé ensemble des affinités, des liaisons, des sets play et des complicités qui ont fait le bonheur des mélomanes. Les heures intimes constituent l'une de leur création. Elles représentent le miroir de ce tandem explosif. Ils ont été recrutés ensemble, ils ont fait des exploits ensemble et ont réalisé des prouesses ensemble. L'un était l'âme damnée de l'autre. Ils se sentaient partout même à distance. Généralement, les heures intimes commencent après la pause. A la reprise, l'orchestre joue deux ou trois hits pour obliger les gens à aller danser et, pendant qu'ils sont sur la piste, Loulou et Colas débutent les hostilités. Loulou fait l'annonce à partir du clavier et Colas le rejoint sans condition. C'était l'un des temps forts d'une soirée dansante animée par l'Orchestre Septentrional. Jean-Claude Abraham du Djumbala Night- Club et les époux Marini de Cabane Choucoune ont été émerveillés (c'est bien le mot) par la dextérité avec laquelle Loulou exécutait les notes. Ils ont été aussi surpris et étonnés de voir qu'il jouait à partir de la lecture d'une partition. Marini a longtemps hésité avant d'accepter de faire jouer l'Orchestre Septentrional à Cabane Choucoune en lieu et place de Nemours Jean-Baptiste. C'était un samedi pendant la période estivale de l'année 1965 qu'on annonça timidement à la radio et dans les journaux la prestation à Port-au-Prince, pour la première fois, de l'Orchestre Septentrional et le lendemain dimanche, il devait participer au festival dominical radio diffusé de Radio Haïti. L'enjeu était de taille partout ; Cabanne Choucoune avait sa propre clientèle qui est habituée à danser les gros cylindrés de la capitale. Les Marini ne voulaient pas les décevoir en faisant performer un petit orchestre venu de la province. On le disait à qui voulait l'entendre «bonbon nan plèn, pa vann la vil ». Il y avait aussi Septent qui avait une conquête à faire: une part assez importante du marché à gagner. Loulou a été l'un des artisans de cette victoire que l'orchestre remporta haut la main et sans commune mesure. Il s'est distingué par ses brillantes variations notamment dans « Baptême rat; Il paraît qu'il va pleuvoir; Almendra, etc. Le lendemain à Radio Haïti, c'était la confirmation de Septent à Port-au-Prince. A l'issue de ces deux premières prestations, il décrocha immédiatement deux nouveaux contrats dont l'un à Radio Haïti pour une nouvelle prestation et l'autre par le vaudou Club. Frédo, Colas et Loulou étaient le trio génial qui avaient fait de Septent la plus grande frappe musicale du pays. Comme Roger Colas, Loulou a eu un moment d'égarement où il avait abandonné le groupe entre 1973 et 1974. Il a été remplacé par Jean-Baptiste Edouard, un enfant de la maison et un excellent musicien. Bien sûr, il ne détenait pas la force de frappe, la vision et l'autorité de Loulou, mais il faisait son job. L'absence de Loulou pesait très lourd dans les heures intimes, dans les différents solos auxquels on était habitué. Ulrick en avait par-dessus la tête. Lorsqu'il reprit service en 1974, c'était la délivrance. Son bal de retour fut une apothéose. Il faut remarquer que Jean- Baptiste Edouard a eu la malchance de remplacer Loulou en 1973 et d'être remplacé par le même Loulou en 1974 parce qu'il y a des gens que l'on ne remplace pas. Loulou restera fidèle à l'orchestre jusqu'à sa mort en octobre 1985. Il est mort d'ailleurs à pied d'oeuvre en laissant dans le deuil et la douleur sa famille, ses nombreux fanatiques et admirateurs et surtout la musique haïtienne en général qui avait perdu un musicien de classe et de grand talent. Il était connu dans tout le pays comme l'un des meilleurs claviéristes dans sa catégorie. On commençait à peine à faire le deuil de Loulou, à se résigner de ne plus consommer ses produits, à s'adapter à un nouveau claviériste, qu'en septembre 1986, on s'est retrouvé devant le drame de Roger Colas. Ils sont morts à moins d'un an d'intervalle. Loulou et Roger étaient effectivement deux barons. Trois mois plus tard, soit le 23 décembre 1986, Alfred Moïse décida de les rejoindre pour former le trio génial dans l'au-delà. C'était une année réellement tragique au cours de laquelle tout ce que l'on mangeait était sans saveur et laissait un arrière-goût amer. Il a fallu beaucoup d'artifices pour garder le corps uni et lui donner la motivation nécessaire pour continuer l'expérience. C'est à ce moment qu'intervient Ulrick comme leader et rassembleur pour sonner le ralliement. Le tandem des cracks Loulou et Colas étaient des musiciens de Septent mais ils n'étaient pas des musiciens ordinaires. Ils ont tous les deux beaucoup de choses en commun dans leur palmarès en dehors du fait qu'ils sont rentrés ensemble et qu'ils sont morts à moins d'un an d'intervalle. Ils étaient deux fervents disciples de Bacchus. A certaines heures de la nuit, il semble que l'alcool bien consommé donne une certaine étoffe et un tonus aux artistes pour conduire leurs voitures avec seulement un accélérateur sans frein. Roger et Loulou étaient deux démons de l'intimité. Après l'alcool, leur satisfaction personnelle est de voir les gens danser entrelacés en toute intimité, et ceux qui n'avaient pas de partenaires de se tenir devant le carré de l'orchestre pour vivre à leur manière les musiques de circonstance qui seront jouées. Ainsi, dans une soirée dansante, ils créent, à eux deux, leur propre espace d'expression: «Les heures intimes». Le maestro s'en lava les mains comme Ponce Pilate. Certains mélomanes et fins danseurs ne venaient au bal que pour jouir de cet espace dont ces deux barons en avaient le secret. C'était devenu une habitude dans le Nord de danser les heures intimes. Ces moments étaient aussi solennels que la consécration dans une messe. Ils avaient tour à tour et pour des raisons diverses abandonné l'orchestre. C'est à ce moment -là et pas avant qu'on a vu leur importance. Ulrick a été très tolérant à leur égard pour accepter leur retour sans condition, chacun en ce qui le concerne. Ils sont morts en nous laissant des souvenirs mémorables. Ils ont construit chez nous un bonheur sans fin teinté d'amertume, parce qu'actuellement, non seulement on ne compose plus de boléros, mais encore on peut passer plusieurs nuit sans danser un boléro. C'est un rythme en voie de disparition. Ce sont des gens qui vivaient pour leurs amis. Ils prenaient leurs commandes, ils faisaient les dédicaces, à leur manière bien sûr, sans que le grand public parvienne à identifier à qui s'adresse la dédicace. Ils jouaient avec un feeling extraordinaire, non seulement ils faisaient vivre, mais eux aussi ils partageaient ces temps forts. Nous autres, nous poursuivons le bonheur, eux ils le créent. C'était en rendant les autres heureux qu'ils étaient heureux eux aussi en tandem comme des cracks.