« Les patriotes dont je parle sont ceux qui, admirant le progrès humain chez l’étranger, n’aspirent pas à pouvoir en jouir personnellement loin des lieux où ils sont nés mais s’attristent de le voir absent dans leur pays. » -Demesvar Delorme Une atmosphère tendue a régné ces derniers temps au pays. Le 18 novembre, date de l’épopée libératrice de Vertières, a failli être un jour entaché d’infamie, si les fils de ce pays avaient sombré dans l’ultime folie d’une confrontation sans grandeur. Du côté du pouvoir comme d’une partie radicale de l’opposition, on avait procédé à une bien étrange revue d’effectifs en préparation à on ne sait quelles bacchanales. Ce jour-là fut très long pour nombre d’entre nous, qui craignaient un spectacle délirant dont des grands médias occidentaux feraient leurs choux gras lesquels ne manqueraient pas d’épiloguer sur les malheurs à répétition de ce « fail country ». Il n’est pas trop tard pour le pouvoir en place de comprendre qu’il lui faut baisser le ton. Et que ses réalisations dans quelques domaines, si elles sont louables, ne l’autorisent nullement à faire profession d’arrogance dans un pays où les inimitiés sont lourdes et les rancunes tenaces. Ce pays, en plus d’échangeurs routiers, a besoin de passerelles entre ses filles et fils. Il a surtout besoin d’apaisement après les grandes saignées politiques du XIXe et du XXe siècle. Un leadership éclairé capable de temporiser, de rassembler et de survoler certaines polémiques en lieu et place d’un Etat, certes, volontariste et entreprenant, mais trop « bling bling ». Quant à la fraction militante et radicale, celle du front du Refus, elle est bien placée pour tirer les leçons de l’histoire, sur les interruptions forcées de processus, fussent-elles un peu bancales qui, souvent, entraînent dans leur sillage les pires calamités. Et le plus souvent, les fruits « lépreux » ne tiennent pas la promesse des fleurs rouge sang. Les têtes brûlées qui, d’un coté comme de l’autre, rêvent d’en découdre sont comme ivres de cette histoire faite de chambardements et de guerres civiles non révolutionnaires qui actionnent la caroussel des chefs d’Etat provisoires. La révolte permanente et la capacité de s’indigner pacifiquement sont vitales pour une démocratie. Mais les violences récurrentes, épileptiques, aussi destructrices que passionnées, ne laissent pas beaucoup de place pour la construction de l’Etat de droit. Certains, de l’autre côté de la frontière, observent au « périscope » nos parties de poker menteur et sont prêts à récupérer en hélicoptères la prochaine fournée d’hommes d’affaires et de politiciens en fuite. Comme cela l’a été par le passé, nous sommes capables de grandes colères quelquefois salutaires mais pas beaucoup de grandeur d’âme, et de sens historique, comme nos ancêtres au Camp Gérard ou Mandela à sa sortie de prison. Le pouvoir actuel doit abandonner l’illusion de maîtriser le temps historique et de réduire nos perspectives aux calculs sibyllins de quelques grands « homo politicus ». Il faut une approche nouvelle sur les questions de fond, une autre manière de communiquer avec les secteurs organisés du corps social. Un changement de cap qui rétablirait un peu de confiance et abaisserait les méfiances. Le tissu social haïtien, longtemps déchiré, est en lambeaux et toute la modernité souhaitée par nos dirigeants n’est qu'un cautère sur une jambe de bois, si les fondamentaux d’un vrai dialogue ne sont pas établis dans le sens du bien commun. Toute tentation « totalitaire » ne peut que nous enferrer dans une voie sans issue. Quant à ceux qui s’en vont répétant que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…un jour toute la volaille disparaîtra. Et puis, à quoi bon d’avoir raison, The day after?