Comment sauver de l’oubli ceux qui sont portés disparus ou morts en prison, ceux dont les cendres sont dispersées au vent ? Comment rassembler les fragments épars et reconstituer leur vie ?
Homme d'honneur, Roger Th. Aubourg, ce créateur qui s’est donné la rigueur comme objet de recherche, partage avec Phito Gracia, Serge Baguidy-Gilbert un même souci de finition, une sensibilité aiguë aux réalités d’apparence banale. Né à Port-au-Prince en 1940, il fit ses études primaires à l’école Smith Duplessis et ses classes secondaires au lycée Alexandre Pétion. Il voulait écrire des poèmes qui dépasseraient le temps, les modes ! Des «Poésies humaines», pas moins ? Tant pis pour les ricaneurs et les assassins!
Ainsi, le poème aubourgien qui procède d’une recherche torturée de l'émotion est toujours perceptible dans sa perfection rythmique comme si ce respect marquait une résistance intérieure à toute idée de dégradation, de malheur collectif. En termes de stylistique, Roger Th. Aubourg était un poète attachant. Son discours aussi. «Bydina» (1962) n’est pas un de ces recueils qu’on parcourt à la va-vite et qu’on quitte, après quelques cueillettes, parce qu’on en connaît l’ordonnancement floral, la variété fruitière. Fougueusement, on se précipite sur son recueil, abécédaire intelligent et révélateur. Le titre du recueil ne doit pas tromper. Voici un recueil magnifique et surprenant, un vrai recueil de pure poésie.
Ciselage et coup de maître, la tonalité d'Aubourg bannit le jet, fait de la perfection son guide et de la méditation sa source. Aussi effrayantes que celles du passé, les ombres épaisses de notre temps lui donnent raison : prenant le temps de s’écouter hors de toute démonstration, il excelle à montrer tous les petits signes d’une détresse abyssale, chante un lyrisme mouillé d’embruns et laisse sous le charme.
Il y aura là de quoi le mieux connaître
«Bydina» est un sacré morceau de poésie. Maîtrisé, fort, situé hors de toute facilité, de toutes concessions au corset formaliste de l’époque, troué à ses limites, il a la plus rare des vertus : il rebute ou affaisse.
Ça plaît ou pas.
Oeuvre d’une vie, «Bydina» appartient, sans conteste, à la famille restreinte des grands recueils inoubliables. Ce poète des sales temps révèle dans «Bydina», à travers une sorte de minimalisme rampant, une sensibilité nourrie de rêves et de douleurs, de sueur froide et d’altruisme, une sensibilité dans laquelle toute une génération de jeunes Haïtiens s’est reconnue. Dans l’exil comme à Fort-Dimanche !
Fait rare dans la poésie haïtienne et insolite en cette deuxième moitié du XXe siècle, le travail sur la langue chez Aubourg a une place obsessionnelle, prépondérante. Travail non figé, peu exploité pour ses exigences académiques, associé à la culture générale du poète à travers laquelle il intervient avec une obstination superbe, fond lumineux, force créatrice, matière, quête. Pour lui, la poésie devient moyen de pénétration cérébrale et de dépistage. Pleins de générosité et de lucidité, ses «Poèmes pour la quête de l’aube» (œuvre posthume préfacée et commentée par Gérard Campfort, Jean-Max Calvin et Josaphat-Robert Large) en témoignent, s’il en était besoin. La poésie devient un métier, une méthode d’exploration. Elle devient enjeu, et non un jeu. La poésie, dira Valéry, «nous intime de devenir, bien plus qu’elle ne nous invite à comprendre ». Fait rare ? Une blague!
Pas vraiment. Il y a en ces années 60 si terribles Villard Denis, Gérard Campfort, Serge Legagneur, Anthony Phelps, etc., qui ont, eux aussi, orchestré cet effort de perfection langagière avec une efficacité narrative époustouflante, construisant un espace à la stricte symétrie, où tous les vocables, triés sur le volet, s’entremêlent harmonieusement, renvoient l’un à l’autre leur reflet complémentaire. Années de folie meurtrière mais aussi de créativité et de ferveur intellectuelle. Tous les nerfs de l'après-Duvalier.
Une complexité inusitée
Poète héritier des rhétoriqueurs et des ciseleurs, avide de recherche, Aubourg travaille sur le motif, comme on dit en peinture. Militant de gauche, il n’avait pas de point fixe sur le plan de l’inspiration. En tant qu'homme de plume, il avait la voix également. Ah oui ! C’était sa voie. Naufrageur de la poésie ? La définition pourrait s’appliquer à beaucoup de ses poèmes, ceux qui possèdent la densité en même temps que des contours flous. Qualités contradictoires, d’où naissent leur complexité, leur identité, leur mystère. Une source de réflexion pour les critiques et les étudiants, qui peuvent ainsi les habiter de leurs obsessions, de tout ce qu’ils sont à un moment de leur existence. Issu de la matrice populaire, le thème est chez lui traité au scalpel, épiphanie par la forme et le sens. Pensées, gestes, émotions, disparus l’un dans l’autre, souvent d’une efficacité clinquante, humides de sève, enrichis l’un par l’autre. Aubourg n’est pas insensible pour autant. Mais l’émotion n’est pas un état d’esprit préalable qu’il habille avec les lignes rythmiques : elle surgit de son jeu.
C’est par l’angoisse que Roger Villard Denis (Davertige) a traduit le drame de l’époque. C’est un architecte austère aux couleurs et aux courbes aguerries, au gain de matériau qu’il façonne. Gérard Campfort serait plus disert ; soucieux de dégager les apparats, les lignes de fuite, il se laisse jamais aller à montrer ses sentiments, mais avec le flirt permanent du sens et de l’image ; il est parfois presque attendrissant dans sa volonté de désamorcer les tensions, et toujours très aéré. En ouvrant des espaces jubilatoires d’énonciation, et en s’ouvrant lui-même à toutes les autres prétentions à rendre totalement compte d’un monde chaque jour un peu plus ineffable.
Davertige s’est affirmé comme le grand alchimiste haïtien de cette fin de siècle. Tout empreint d’inespoir, Serge Legagneur, lui, déplace le centre de gravité de ses poèmes vers l’harmonie, l’effet de style, l’idée enjolivée, plutôt qu’il ne sacrifie exclusivement au culte de l’expression de sentiments balisés par un siècle et demi de classicisme et de romantisme assidus entretenus par plusieurs générations. Facultés qu’Aubourg mettra aussi en œuvre. A la difficile tension du mot juste, il ajoutera celle, recherchée et pourtant volatile, de la couleur. Le goût de l’effort, l’élégance, le savoir-faire du poète donnent aux textes une complexité inusitée. Ils en émoussent aussi parfois la puissance d’émotion. Je tiens que la poésie n’est pas d’abord un jeu, un langage codé, mais une nécessité collective, une posture intime, éthico-esthétique, un projet d’énonciation subjective susceptible de bouleverser l’organisation du déjà-classé, du déjà-vu.
Aubourg est le plus isolé, le plus laborieux
Cette présentation rapide suffit pour entrevoir quelques-uns des gestes féconds de la démarche d’Aubourg : relire la tradition poétique sans pouvoir s’inclure vraiment dedans ni sauter dehors ; fignoler, plutôt que fonder, bâtir ou édifier ; se mettre à l’écoute de la langue plutôt que d’en avoir un usage instrumental ; tenter de retrouver, sous l’empire de la vie quotidienne, une lumière plus originelle, susceptible de bouleverser la trame des discours dominants.
Sa voix charmeuse, au timbre imposant, apte aux plaintes pressantes, son élégance élocutoire faisaient les délices des Port-au-Princiens, comme Anthony Phelps faisait ceux des auditeurs de Radio MBC. Cela ne suffisait pas. Vraiment palpitante, sa particularité est celle du regard qu’il porte sur le monde. C’est une légende méconnue du blues… haïtien. Artiste engagé, il veut comprendre, cherche un sens, mais n’apporte que très peu de réponses définitives. Chez Aubourg, la sensation n’est pas spécialement source de contemplation et d’harmonie avec le monde, non plus que moyen de communication avec un ailleurs ou une future hypothèque. Il n’est donc pas simplement un formaliste haïtien qu’on s’efforcerait d’épousseter. Auréolée d'une authentique générosité, son intuition en fait notre contemporain.
Son itinéraire existentiel aussi. Les obsessions anticipent en effet sur l’intersubjectivité et la phénoménologie du corps subjectif. Si ce registre n’est pas nouveau, c’est peut-être que la société qui en produit et en reproduit la matière ne varie guère sur l’essentiel. Sur la mort et la vertu. Sur la violence politique, le combat pour la liberté et le sens de l’autre. Sur tout et rien.
A cette étape, la présence d’Aubourg était nécessaire. Elle nous a été retirée par sa mort tragique sous le régime du président à vie François Duvalier, poète à ses heures perdues. Il y a maintenant quarante-huit ans que cette personnalité remarquable, arrêtée à trois reprises (1960, 1962, 1964), disparaissait dans les geôles macoutes.
Le malheur sur terre existe donc : de préférence implacable, absolu et à tentacules. Autant le répéter d’emblée : il faut une fois de plus ravaler notre arrogance. On avait déjà dû connaître, au fil des siècles, que nous ne sommes ni des êtres de lumière ni des mutants perfectibles. Que nous n’étions que des animaux parmi d’autres fils de primates ou d’ancêtres assimilés. Nous nous sentions des êtres uniques, des simulacres de Dieu ? L’appétit du pouvoir nous a rapprochés davantage du monde animal dans toute sa férocité. Inoubliable dans sa maudite vie, Aubourg, encore un créateur déboussolé dans un monde barbare… Vitaliano Brancati a donc raison d’écrire : «Il est des époques où il ne faudrait jamais avoir 20 ans.» Il n’y a rien qui puisse remplacer pour nous cette présence. Le souvenir n’exempte de rien : ni des tourments, ni de la détresse, ni des grandes douleurs. Ni aussi du souvenir nourricier, salvateur. On laisse tous quelque chose derrière soi. Soi-même surtout.
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