L’élection de Dany Laferrière à l’Académie française qui, avec le Nobel de literature, est la plus prestigieuse consécration rêvée par un écrivain francophone, représente le plus grand cadeau que pouvaient recevoir les familles humbles d’Haïti qui consacrent la plus grande part de leur maigre revenu à l’éducation de leurs enfants. Avec Dany qui devient l’un des immortels de cette académie gardienne des valeurs et du développement de la langue française, nous, en Haïti, nous devons recevoir un signal positif. Peu importe la provenance ou la race, l’essentiel, c’est l’effort, le travail patient, l’objectif de qualité pour se faire remarquer, admettre, respecter. Nos jeunes qui savourent avec nous cette nouvelle doivent comprendre que la clé de la réussite n’est pas dans les fausses valeurs, la facilité, l’appât du gain rapide en brûlant les étapes. Pour réussir, il faut s’acharner au travail, suer, transpirer… Mais on ne peut pas parler de Dany Laferrière sans prendre cet écrivain haïtien et québécois en même temps dans son double contexte. Le succès de Dany Laferrière et sa consécration internationale, en toute objectivité, doit nous donner un petit pincement par rapport à une réalité bien haïtienne. Haïti, depuis trop longtemps, a été une terre d’expulsion, de rejet. Dany, très jeune, a dû fuir notre pays pour trouver refuge au Canada. Avant lui, son père avait dû s’exiler à l’étranger. Ainsi, Dany Laferrière n’est pas un pur produit d’Haïti, le Québec aujourd’hui le revendique avec nous. Et certainement en présentant l’Académicien qu’il est devenu, on dit « l’écrivain canadien d’origine haïtienne ». Nous savons bien au fond que Dany Laferrière est un digne fils d’Haïti que la réalité politique, la dictature duvaliérienne a poussé dans les bras du Québec qui lui a fait l’accueil que l’on sait. Avec son grand succès littéraire, Dany Laferrière est toute une autorité au Québec où il est admiré et respecté. Mais il revient toujours sur ses terres où gît son nombril, et on le considère comme une gloire haïtienne. Haïti doit œuvrer avec acharnement pour construire un pays viable pour fermer la vanne de l’émigration forcée de ses citoyennes et citoyens. Nous devons créer des réalités plus supportables, moins dramatiques pour maintenir dans les limites de nos frontières nos ressources humaines, nos cadres, nos intellectuels et notre force de travail. En rendant Haïti attrayante avec des possibilités claires pour tous, il y aura moins de perte de confiance dans notre pays, moins de drames provoqués par l’aventure en mer, les noyades sur de frêles embarcations, le spectacle inhumain des rapatriements par les gardes-côtes des pays voisins; ou l’avilissement de notre pays par le spectacle de citoyens haïtiens pourchassés par la police sur les plages ou des autoroutes de la Floride; nous imposerons le respect à nos voisins immédiats qui ne trouveront plus de bras pour faire tourner à bon marché leur économie, sans qu’en retour ils aient aucune reconnaissance pour cette force de travail qui a contribué pendant presqu’une centaine d’années à la croissance et au progrès de leur pays…Il n’y aura plus dans l’actualité des actes barbares de décapitation en plein jour, de rapatriements sans égards aux accords bilatéraux et aux conventions internationales, plus de décisions scandaleuses et scélérates de bannissement, de génocide civil et d’épuration ethnique en violation de leur propre bloc de législation… Haïti doit se réveiller et prendre conscience quant à la nécessité de gérer et de soigner ces multiples aspects. Dany Laferrière parle rarement de son passé sans y associer le nom de Gasner Raymond, son ami, son collègue au « Petit Samedi Soir » de Dieudonné Fardin. Gasner est tué à Braches tout près de Léogâne un jour funeste de l’année 1976, à la fleur de l’âge. C’aurait pu être Dany à la place de Gasner. Ce décès a provoqué un tel traumatisme dans les rangs des jeunes de l’époque, un talent fauché en pleine course par la dictature et ses soudards qui ne comprenaient rien aux valeurs qui motivaient le jeune journaliste-enquêteur. Liberté syndicale, liberté d’expression, liberté de la presse, démocratie, liberté d’association, devoir d’informer. Et si c’était Dany Laferrière à la place de Gasner Raymond, on n’aurait pas su que le destin allait le faire entrer dans la voie de l’immortalité avec cette consécration. Voilà une bonne raison de plus pour continuer à ne pas oublier, demander justice et surtout de tout faire pour que la racine du mal haïtien, l’impunité, finisse. En Haïti, la politique doit se faire autrement. Nous devons arrêter d’être pris en otage par les caprices d’un Président de la République qui nous fait grâce de faire ceci ou cela selon ses fantasmes ou ses caprices de diva…La loi doit s’appliquer à nos dirigeants quand ils sortent des normes, et surtout quand ils violent les normes. Nous devons pouvoir les destituer démocratiquement sans faire de vague, comme on a l’habitude de le faire ailleurs. Nous devons pouvoir leur demander des comptes après leur mandat pour rompre le cycle de l’impunité. La politique doit se faire autrement pour qu’elle devienne l’affaire banale de nous tous et que nous puissions y donner notre pleine participation, sans que nos désaccords et nos engagements en faveur du changement démocratique soit la cause de notre disparition ou que cela nous pousse vers l’exil à l’étranger. L’autre message que nous envoie cette consécration de Dany Laferrière, c’est la reconnaissance du travail intellectuel. En Haïti, trop souvent, on dénigre les intellectuels. On prononce ce mot en créole avec une cinglante ironie, comme si on pouvait donner mauvaise conscience à quelqu’un qui a eu la chance d’aller à l’école dans les meilleures conditions et qui ne s’est pas enfoui sous les bancs et qui, de ce fait, a accumulé assez de connaissances pour se faire valoir de façon compétitive dans le village global qu’est devenu le monde. Personne n’a choisi délibérément d’être ignorant dans un pays où ceux qui ont la chance de terminer leur cycle scolaire sont d’exceptionnels privilégiés qui n’ont pas le droit d’être condescendants ou méprisants envers les moins chanceux. Au contraire, ils ont le devoir d’accompagner ces derniers en assumant leur devoir d’avant-gardistes pour que cette tare ne continue pas et que notre société assume sans aucune faille son obligation d’offrir les mêmes chances d’éducation à tout le monde. C’est une condition essentielle pour que notre pays ait une masse critique de cerveaux, de têtes bien faites au service de son développement et de son progrès. Parce que, depuis l’Indépendance, on a trop souvent été dirigé par des ignares, ils se sont arrangés pour complexer ou narguer les intellectuels. Nous avions eu une bonne illustration de cela lors des dernières élections. Le candidat Michel Martelly s’en prenait ouvertement aux détenteurs des diplômes ! Et ses supporteurs avaient à la bouche le mépris contre les intellectuels, qui, selon eux, à date, n’ont rien fait pour le pays. Et c’était l’argument qui justifiait le choix d’un non intellectuel, d’un « vakabon » dans une bonne association de ratés, pour prendre les choses en main et montrer au pays toute la dimension de leur marque. An touka, nou tap chache, nou jwenn… Et même quand des intellectuels ont eu la chance d’arriver au pouvoir, ils n’ont pas pour ainsi dire rompu avec la tradition d’acharnement contre les intellectuels. Sténio Vincent avant François Duvalier avait montré son empreinte contre les intellectuels dont certains ont péri dans ses cachots. Quant à « Papa Doc », il a drainé le pays d’une bonne couche d’intellectuels et de professionnels de premier rang. En faisant le vide des intellectuels qui pouvaient être autant d’opposants à son régime, il avait désormais les coudées franches pour utiliser une camarilla de gens de main pour exécuter ses basses œuvres, assassiner sans état d’âme, faire disparaître, massacrer, bastonner, torturer, traumatiser et zombifier selon les besoins du régime, en différentes conjonctures… Malgré ces périodes de purges, les intellectuels haïtiens, du lieu de leur refuge et de leur pays d’accueil, ont fait honneur au pays en continuant avec une production de grande valeur, pour s’aligner aux côtés des grands noms de la littérature et du monde intellectuel et culturel d’outre-mer. Aux universités dans les Antilles, en Amérique latine, en Amérique du Nord, en Afrique et en Europe, ils se sont illustrés en formant des générations de jeunes qui leur rendent hommage et portant les institutions de ces nations qui les ont accueillis à leur accorder reconnaissance et distinctions. Ave Dany ! A travers toi, ce sont les femmes seules d’Haïti qui se débrouillent dans des conditions difficiles pour faire l’éducation de leurs enfants, ce sont les familles où le père et la mère se dévouent ensemble pour mener à bien cette tâche, ce sont les familles monoparentales méprisées par notre société qui essaient de faire la différence, que l’on a honoré… Malgré le « vernis » que l’on applique constamment aux intellectuels haïtiens, heureusement que la verve ne s’est jamais tue en eux et que, par leur production, chaque année, ils continuent de se distinguer, de remporter, de rafler les prix existants dans l’espace francophone. En 2009, pas moins de quatorze prix ont été remportés par des écrivains haïtiens, cela ne s’arrête pas et nous ne désespérons pas du Nobel qui finira par honorer l’un des nôtres. Quant à toi Dany, bon travail et l’on attend de voir, dans ton prochain titre, à côté de ton nom d’auteur, l’inscription honorable, Dany Laferrière de l’Académie française, à l’instar de François Mauriac, romancier chrétien catholique girondin, journaliste, entrée à l’Académie en 1933, doublé du Nobel de littérature en 1952. Mauriac était un pourfendeur des médiocres de la vie politique et un intransigeant sur la défense des droits de l’homme. Ave Dany, en ces temps moroses et pas roses du tout, tu donnes à Haïti une raison d’être fier et de rester debout…