«S’il m’appartenait de décider si nous devions avoir un gouvernement sans presse libre ou une presse libre sans gouvernement, c’est la seconde option que je préférerais.» Cette déclaration de Thomas Jefferson sert à introduire la grande importance de la presse dans une société. De l’époque où vivait ce dernier à ce début du XXIe siècle, en passant par l’avènement de la société de masse, l’importance de la presse s’est accrue à un point tel qu’elle est devenue un outil indispensable pour le bon fonctionnement des sociétés modernes. Cela justifie les grands combats qui ont dû être menés en vue de la conquête de la liberté de la presse; des combats qui ont été menés également en Haïti où, comme dans toute société moderne, les organes de presse ont d’importantes prérogatives, mais aussi des responsabilités sociales qu’il importe d’analyser au regard de l’éthique.
En effet, l’être humain, en tant qu’animal politique ou social, est appelé à s’engager constamment dans des rapports d’interdépendance avec ses semblables. Ces rapports sont indispensables dans le cadre de la poursuite des objectifs humains, y compris la quête du bonheur qui nécessite la satisfaction d’un ensemble de besoins, dont le respect de la dignité humaine. Chaque acteur de la vie sociale est, en ce sens, appelé à orienter ses actions dans le sens du bien-être de la collectivité.
Si c’est valable pour chaque individu, pour chaque catégorie socioprofessionnelle, il l’est davantage pour les organes de presse, la grande famille des journalistes, dont les travaux ont des impacts directs et très considérables sur la vie de chaque individu exposé à leurs messages. Par conséquent, si des facteurs de régulation sociale comme les normes juridiques pourraient, dans une certaine mesure, contribuer à bien canaliser les actions de la presse, rien n’exclut l’importance des principes moraux dans le cadre de la pratique du journalisme en Haïti.
Car, comme chaque acteur du champ social, le journaliste doit se trouver face à des situations où, pour décider, il doit recourir à l’échelle des valeurs qu’il a acquises au cours de son processus de socialisation. Dans cet article, le concept éthique réfère donc à ce guide de comportement auquel la personne doit faire appel pour guider chacune de ses décisions dans le cadre de la pratique de son métier et de l’accomplissement de sa mission; lequel guide de comportement découle des valeurs morales qui, de la théorie à la pratique, se transforment en valeurs éthiques.
La presse et ses responsabilités
Le concept presse, tel qu’il est utilisé dans cet article, est intimement lié à celui de média. Abréviation du néologisme mass-medium issu du latin (medium- media au pluriel) et du français du XVIIe siècle (masse : ensemble de personnes ou d’animaux assemblés), le terme media a une histoire relativement riche. Toutefois, l’évolution du sens de ce concept à partir de la deuxième moitié du XXe siècle justifie l’idée selon laquelle media (au pluriel) réfère au nom générique donné à l’ensemble des moyens de communication de masse : presse écrite, radio, télévision.
Aussi le choix d’assimiler presse à média implique-t-il que le concept presse renvoie au processus de la communication de masse et englobe, d’une part, les moyens de communication (radio, TV, journaux…) et, d’autre part, les journalistes dans leur rôle de communicateurs. Ce qui signifie que la presse englobe la grande famille des journalistes et des médias.
Les activités de la presse sont indissociables de l’exercice du métier de journaliste qui consiste principalement à rechercher pour le public des informations, les vérifier, les situer dans un contexte, les hiérarchiser et les diffuser à travers un média. Et ce travail doit être présenté sous forme d’un texte journalistique qui peut prendre la forme d’une brève, de reportage, compte rendu, analyse, editorial, etc.; laquelle forme est connue sous le nom de genre journalistique.
D’importantes études dans le domaine de la sociologie de la communication et des médias ont déjà été consacrées à la question relative à la responsabilité de la presse. Le sociologue Pierre Bourdieu, par exemple, dans ses recherches sur la television, a entrepris d’attirer l’attention sur l’énorme pouvoir des journalistes qui sont devenus de puissants directeurs d’opinion. Leurs travaux ont de grands impacts sur l’attitude des gens et le fonctionnement de la société en générale. Jouissant d’une visibilité publique, les journalistes occupent une position de domination, souvent disproportionnelle à leur compétence, par rapport aux autres catégories des producteurs culturels (écrivains, professeurs, etc.). Car ils détiennent le monopole de la diffusion de masse, plus accessible au grand nombre.
Ainsi, nous estimons que cette position dominante des journalistes et des médias confère à la presse des responsabilités sociales énormes. Aujourd’hui encore, et particulièrement dans un pays sous-développé comme Haïti, la presse constitue l’une des premières instances auxquelles les gens recourent pour trouver de l’information, des conseils, des modèles de comportement en vue d’alimenter leur opinion et d’orienter leurs actions et/ou comportements. Ce n’est pas pour rien qu’il est courant d’attribuer à la presse les fonctions d’information, d’éducation et de divertissement ; lesquelles fonctions lui confèrent, les prérogatives de signaler objectivement tous les événements qui méritent d’être rapportés, de mettre un peu d’ordre dans les flots de nouvelles, de les hiérarchiser et d’en proposer une interprétation. Donc la presse a non seulement la responsabilité d’alimenter l’opinion publique et de s’ériger en gardien de la démocratie, mais aussi de contribuer à l’éducation des gens, de soulever des problèmes de société et de mobiliser les citoyens pour la sauvegarde du bien commun.
La liberté de la presse est un corollaire de la démocratie. C’est ce qui justifie les longues luttes menées pendant des siècles en vue de la conquête de cette liberté. Car la presse ne saurait accomplir ses responsabilités si les journalistes ne jouissent pas de toute la latitude d’exercer et de mettre en pratique, sans risques de représailles, les différentes fonctions et tâches dévolues et reconnues à la presse.
C’est dans cet ordre d’idées qu’il importe d’introduire la problématique de la presse haïtienne qui n’a pas toujours eu la chance d’accomplir véritablement ses missions.
En effet, de l’indépendance à nos jours, la presse haïtienne a connu une histoire très mouvementée où, d’un moment à l’autres, elle a dû s’adapter à des situations constituant de véritables obstacles à la pratique du journalisme. C’est donc à partir de 1986 que la presse haïtienne a pu commencer à jouir d’un desserrement de l’étau autour de la liberté d’expression et de la presse. Ce qui constitue un véritable acquis démocratique. Mais force est de reconnaitre que la presse haïtienne continue de faire face à des situations on ne peut plus inquiétantes (dont le manque de professionnalisme de certains journalistes) susceptibles de compromettre la pratique du journalisme.
Dans quelle mesure cette liberté dont jouissent les travailleurs de la presse haïtienne leur permettent-ils d’assumer pleinement leurs responsabilités ? Si en ce début du XXIe siècle la liberté d’expression est censée garantie par les lois haïtiennes, il n’en demeure pas moins vrai que beaucoup d’efforts restent à faire en vue de garantir les droits humains dans ce pays, où le respect des droits socio-économique qui sont à placer au même rang que les droits civils et politiques reste un rêve. Cela traduit la nécessité d’aiguiser le sens critique des citoyens dans un double objectif de compréhension et de transformation sociale. Ce qui met la presse haïtienne face à la nécessite de « se donner prioritairement pour rôle de fournir au public les outils devant lui permettre de se faire une idée, de forger son avis, de se faire une opinion sur toutes les questions qui le concernent et qui concernent son entourage.» Cela peut permettre au citoyen de prendre des décisions, d’agir sur son milieu soit dans le sens d’une meilleure intégration ou au contraire d’une remise en question. Cela nous pousse à poser, au niveau de l’éthique, certains problèmes cruciaux qui caractérisent la pratique du journalisme en Haiti et qui devraient préoccuper tout observateur avisé.
En effet, la loi sur la presse actuellement en vigueur en Haiti précise les critères à respecter pour être reconnu comme journaliste. Même en l’absence d’une telle loi, les organes de presse, conscients de leurs véritables missions, auraient dû se rappeler que le journalisme, tel que décrit plus haut, est une mission autant qu’une profession. A l’instar de quelqu’un qui ne saurait se faire médecin du jour au lendemain, rien n’autorise une personne s’improviser journaliste, sans une formation adéquate, sans une prise conscience de ses véritables missions. Le droit du public à une information de qualité reste le fondement de l’éthique journalistique. Il ne revient qu’à des professionnels avisés d’accomplir cette tâche et non à des « journalistes » improvisés faisant du n’importe quoi et qui, inconsciemment, brillent par leur incapacité de s’élever à la hauteur de leur tâche d’éclairer l’opinion publique haïtienne.
D’autre part, la presse haïtienne est-elle réellement libre ? En d’autres termes, est-ce que l’absence de censure et de persécutions systématiques contre les journalistes consacre véritablement la liberté de la presse ? Les journalistes, les organes de presse, sont-ils conscients de la nécessité de garder leur indépendance par rapport aux systèmes politique, économique et culturel ? En tant qu’élément du système de la communication sociale, la presse ne saurait être isolée de ces autres systèmes formant le système global qu’est la société industrielle. La presse reste toutefois le service public le plus éminent appelé à promouvoir l’information, la formation de l’opinion publique et aussi le respect de la dignité humaine. En tant que telle, la presse ne saurait se conformer aveuglément aux caprices souvent déguisées des pouvoirs (politique et économique) dont les intérêts ne sont pas toujours en adéquation avec ceux de la collectivité.
Le sens de responsabilité, le sérieux et l’autonomie de la presse haïtienne restent une obligation éthique.
Pierre Michelot JEAN CLAUDE
Communicateur social:
michelotjeanclaude@gmail.com
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