Jean Robert Simonise Mes étudiants sont étonnés d’apprendre par mes soins qu’en 1980 des dizaines d’autobus traversaient la frontière en direction d’Haïti emportant des citoyens, des commerçants dominicains qui venaient s’approvisionner dans nos usines à des fins commerciales ou privées. Le port de la capitale était une halte prisée des croisiéristes. Deux fois par semaine, au moins, le bicentenaire était pris d’assaut par les touristes en quête de bonnes affaires de l’artisanat local. Tandis que les vols venus de la Jamaïque étaient bondés de voyageurs qui venaient faire leurs achats ici. A la foire annuelle touristique de Berlin, le Pavillon d’Haïti trônait fièrement. Et notre pays, magnanime, avait consenti une petite place dans notre pavillon à la République Dominicaine qui tentait timidement de construire une industrie touristique. La sortie Sud de Port-au-Prince était en fête tous les soirs avec ces sites d’hébergement et les lieux de plaisir destinés aux noctambules. Des commodités étaient organisées pour tous les goûts. Depuis le classique lupanar constellé de belles étrangères jusqu’aux boites gays. Les discos de Delmas et de Pétion-Ville étaient fréquentés tous les jours de la semaine par une jeunesse qui ne se préoccupait guère de sa sécurité aux heures tardives. On dénombrait 25 cinémas à Port-au-Prince. Certains étaient constitués de complexes à plusieurs salles. Les grandes vedettes internationales de la chanson française, des troupes de théâtre étrangères venaient se produire dans notre capitale. L’hebdomadaire « Le Petit Samedi Soir » tirait parfois jusqu’à 25.000 exemplaires. L’attente aux ventes signatures de certains auteurs comme Roger Gaillard donnait lieu à de longues files. Les journalistes prolongeaient le débat lancé par les auteurs dans les medias haïtiens. Ils suscitaient le respect par leur niveau de culture et la qualité de leurs interventions. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons de très bons auteurs qui sont étudiés dans les universités étrangères. Mais on parle plus de leurs œuvres dans les medias étrangers que dans ceux d’Haïti. Sous les lampadaires, dans les salons, le niveau des conversations étonnait le voyageur de passage. Sous la lumière de l’éclairage des rues, les discussions se prolongeaient aux heures avancées de la nuit, autour du dernier film à l’affiche, d’un article du « Petit Samedi Soir » ou d’un thème de littérature haïtienne ou française. Les samedis, les écoliers, les étudiants se rencontraient devant les étagères de « La Pléiade » ou d’autres bouquinistes du bas de la ville, pour se tenir au fait de l’actualité littéraire ou à la recherche des livres d’occasion. Les bouquins achetés faisaient le tour des cercles de copains au sein d’un procédé d’échange mis au point par les libromanes. Sur le plan économique, la balance commerciale était encore dans le domaine de l’acceptable. Un bassin de 300 mille emplois était recensé. Nous en avons à peine 60 mille aujourd’hui. Derrière cette façade, il y avait certes, un pouvoir autoritaire. Mon propos ici n’est pas de promouvoir un système politique. Il s’agit de partir d’une année de référence en vue de bien mesurer notre déclin et subséquemment notre défi commun. Le déclin Les pires salves contre cet édifice décrit plus haut sont venues d’un partenaire Nord-Américain. Avec une exigence faite aux autorités haïtiennes de détruire le cheptel porcin haïtien, sous le prétexte d’une maladie animale. Puis, l’introduction sur notre sol d’un insecticide appelé fénitrothion décima la colonie avicole locale. Ce fut la pire agression portée contre le monde rural haïtien et l’environnement de notre pays. Le paysan étant décapitalisé du jour au lendemain. Il transforma en charbon les derniers arbres sur ses terres, aux fins de se procurer le pécule du premier établissement dans les périphéries des villes. Les structures de ces dernières qui ne furent guère préparées à accueillir l’arrivée de ces masses de ruraux, éclatèrent. Nos villes se sont rapidement transformées en villes poubelles, villes de tous les dangers et surtout d’un réservoir de main-d’œuvre à très bon marché. C’est ainsi que notre agriculture qui nourrissait notre peuple et nous permettait d’avoir des excédents commerciaux, commença son agonie. La deuxième attaque d’importance est venue encore de ce même partenaire. Quant le VIH fit son apparition, sans aucune preuve scientifique, un Centre Nord Américain a décidé de le baptiser 4H : Héroïnomane, Hémophile, Homosexuel, Haïtien. Sous la pression de la diaspora et des scientifiques internationaux honnêtes, la maladie changea de nom. Mais Haïti était devenue un lieu infréquentable à cause de cette « publicité négative ». Les touristes n’y mettaient plus les pieds. Cette « erreur » qui détruisit un pan important de notre économie, ne fut jamais compensée. Au contraire, les politiques économiques imposées en 1986 et 1994 ont achevé ce qui restait de nos velléités de production. Sans oublier cet embargo supporté et encouragé par des décideurs haïtiens qui refusaient de comprendre qu’ils souscrivaient à une hypothèque de longue durée dont les redevances seraient imputables à nous tous. Le nouveau départ Après chaque exercice électoral, les haïtiens espèrent un nouveau départ. Compte tenu de l’immensité des besoins, ils sont impatients. Les politiques aussi. Il est un normal que le peuple soit impatient. Il ne connait pas la vérité sur les causes profondes de sa grande pauvreté. Et aucun politicien en quête de victoire aux urnes n’oserait lui dire la vérité. Encore moins de provoquer l’ire des étrangers qui ont contribué au naufrage haïtien. Mais les politiques ne peuvent se confiner dans ce perpétuel marronnage sans en payer le prix. Je crois qu’il y a lieu de comprendre que nos problèmes sont sérieux. Ils viennent de loin et traversent les frontières de l’idéologie. Ils dépassent la fougue des jeunes gens impétueux qui pensent à tort que les recettes de la facilité sont de nature à faire décoller Haïti. Au fait, nous avons tellement de tâches sérieuses à accomplir pour refonder notre pays, je ne puis comprendre ce temps investi dans les débats superficiels au lieu de nous rassembler dans les cercles sérieux de réflexion et d’actions aux fins d’Avancer Ensemble. Les perspectives pour Haïti Ceux qui me prêtent l’intention malencontreuse de faire l’apologie de la dictature se trompent. Ceux qui croient que je veuille déclencher un combat d’arrière-garde anti-impérialiste, se fourvoient. J’espère par cette modeste contribution permettre aux intéressés de mon pays de renouer avec la politique dépassionnée, afin de pouvoir poser les vrais problèmes, dans des cadres qui puissent inspirer le respect de nos partenaires. Je crois comprendre que notre grand défi c’est de remettre notre pays au travail. Cette oralité qui a la propension d’inonder nos esprits, nous fait oublier qu’au-delà des options politiques, sans le travail, sans le culte du travail qui devait être inculqué dès le primaire à nos enfants, une société ne peut se transformer. A titre de comparaison, dans nos meilleures écoles, nos enfants travaillent 25 à 30 heures par semaine. En Corée, ils s’adonnent à une activité académique durant 60 heures par semaine. Est-ce à dire, comme aiment le répéter les critiques, qu’il n’y a rien qui se fait en Haïti? Il y a des choses à corriger, mais des faits et des actes probants sont de nature à permettre aux haïtiens de recommencer à espérer. Le tout premier de nos atouts, c’est la disparition de la peur dans nos cités par rapport au Pouvoir Exécutif. L’insécurité n’est plus une arme politique aux mains du gouvernement. Quand les citoyens ne craignent pas leurs dirigeants, ils peuvent oser critiquer, oser entreprendre, prendre des risques et surtout rêver de changer leur propre destin. L’autre atout majeur, c’est la volonté proclamée d’ouvrir notre pays sur le monde. Il s’agit d’une voie royale vers le changement. Malheureusement, elle n’est pas encore comprise par les tenants de l’archaïsme œuvrant sous le couvert d’un nationalisme d’outre-temps. De plus, nous savons que notre pays souffre d’un retard sérieux par rapport à la Région sur le plan infrastructurel. Les nombreux projets hôteliers, la réfection des routes, la construction des aéroports et l’érection des bâtiments administratifs à travers le pays, constituent un soubassement solide à tout projet de refondation sérieux. Pour finir, je voudrais rappeler qu’au début des années 80, le Pouvoir Haïtien était devenu encombrant pour le grand voisin du Nord. Celui-ci souhaitait que le Jean-Claudisme organise lui-même sa mue à l’instar des régimes similaires de la Région. Comme nous aimons perdre les occasions de compromis (1992, 2004, etc.), le régime a préféré donner une réponse conforme à l’Histoire d’Haïti qui est une suite de refus de compromis : « La Présidence à vie n’est pas négociable ». La Suisse a fait du compromis le fondement de sa démocratie. Ce pays, comme la Chine d’ailleurs, a compris aussi que son système éducatif devait être lié aux réalités du marché du travail en favorisant l’immersion dès l’âge de 15 ans de deux écoliers sur trois en entreprise. L’efficacité de ce système repose sur le constat suivant : le baccalauréat mythique est une véritable fabrique à chômeurs, diplômés ou non. Cette petite parenthèse a été ouverte aux fins de nous porter à prendre conscience de l’étendue du fossé qui nous sépare du Monde qui gagne. La Suisse, faut-il le rappeler, est en tête du classement mondial de compétitivité. Les dirigeants qui privilégient les crises, en lieu et place de la recherche de compromis honorables, ne favorisent guère l’évolution de la tolérance dans leur société et le font souvent au détriment de leur peuple. C’est ainsi que nous n’avons pas pu faire une transition démocratique apaisée comme en Espagne ou en Amérique Latine. Cela s’est fait sur fond de déchirure du tissu social et du déclin provoqué par les faits cités plus haut. Nous avons aussi renoué avec la violence populacière sans savoir aujourd’hui comment y mettre fin. Haïti, de ce fait, a perdu deux avantages comparatifs : la stabilité et la sécurité. En outre, jusqu’à aujourd’hui, une partie du pays est fâchée contre l’autre. Une faiblesse qui rend notre pays très vulnérable dans les négociations avec ses partenaires. Ceux qui veulent assumer un rôle honorable dans cette interminable transition, doivent comprendre que ces périodes commandent la présence sur scène des hommes et des femmes d’état remarquables. Et la stature de l’homme d’état ne se revendique pas. Ce sont les choix de l’homme ou de la femme politique dans l’histoire - se faisant - qui la confère.