Jean-Marie Similien La situation qui prévaut à Port-au-Prince après une pluie diluvienne n’est pas banale. Entre la misère de la population dans ses déplacements, l’immobilisme des autorités pour débarrasser les voies des tonnes de boue et de détritus, la belligérance des conducteurs circulant dans tous les sens, la négligence des commerçants s’accommodant de l’eau boueuse, le tableau n’en finit pas. Nous en sommes là ! Le miracle nègre Premier État nègre du monde, deuxième État indépendant des Amériques après les États-Unis, Haïti se libéra du joug de l’esclavage en 1804. Avec cette prouesse qualifiée de «miracle nègre», la naissance du nouvel État ne commença pas sous de bons auspices. En effet, l'indépendance des nègres d'Haïti, dont l’acte refléta la violence du tempérament de ces derniers, représenta une gifle au visage du monde civilisé. Condamné à l’isolement et craignant le retour des colonisateurs, le pays fut contraint au marchandage pour la reconnaissance de son indépendance. La négociation pacifique de cette reconnaissance déboucha sur la première extorsion qui allait mettre à genoux la jeune nation fraîchement sortie de l’esclavage et incapable d’organisation interne. Le «miracle nègre» était alors compromis dans un contexte marqué par une dette officielle contraignante, une économie encore anémiée après deux décennies perdues dans des turbulences internes. Celles-ci devaient entraîner le fractionnement du pays, expression du refus de toute direction commune et de la paralysie de la jeune nation, avec l’instauration du phénomène de l’instabilité. Habilement entretenue par les dissensions internes, l’instabilité politique entraînera nombre d'interventions étrangères et de forces multinationales sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU). Secondée par les catastrophes naturelles, elle aura condamné le pays au recommencement perpétuel et favorisé la déstructuration de même que la détérioration des conditions matérielles d’existence de la population. Réunissant ainsi toutes les caractéristiques d’un pays en état de guerre, Haïti est acculée à la dépendance sous le poids de l’aggravation des problèmes internes. Le sous-développement chronique La plupart de ces caractéristiques sont communes aux différents pays du tiers-monde. En 1971, l’ONU a établi trois critères pour catégoriser les pays les plus pauvres de la planète. La création du concept de «Pays moins avancés» (PMA) remonte donc à cette date sur la base d’un revenu par habitant de moins de 900 $US, d’un faible niveau de développement humain et d’une forte vulnérabilité économique. La première liste établie par l’ONU comptait 49 pays, dont Haïti, le seul et le plus pauvre des Amériques. En 1960, la Banque mondiale estimait le revenu réel par habitant du pays au même niveau que celui de la République dominicaine, soit 800 $US. En 2005, soit plus de quatre décennies plus tard, le revenu réel de la République dominicaine a triplé pour atteindre près de 2 500 $US, tandis que celui d’Haïti a pratiquement diminué de moitié pour s’établir à 430 $US. L’instabilité politique et la vulnérabilité du pays aux éléments naturels en sont les principales causes. Entre 1986 et 1994, quelque dix chefs d’État et de gouvernement différents se sont succédé en Haïti. Le constat de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) est alarmant. Haïti atteint le stade de pauvreté extrême avec 70% de sa population vivant au-dessous du seuil de pauvreté. Alors que le taux de chômage officiel est de 27 %, les deux tiers de la population sont touchés par le chômage ou le sous-emploi. La moitié de la population active est occupée dans le secteur primaire qui représente 28 % du PIB contre 55 % pour le secteur tertiaire. La gourde haïtienne continue dans sa chute pour atteindre, selon la Banque de la République d’Haïti (BRH), 44 HTG pour 1 $US en décembre 2013, contre 18 HTG en 2000. La faillite de l’État Depuis quelques années, Haïti présente tous les symptômes cliniques d’un «État failli». Préoccupé par cette situation qui concernait un certain nombre de pays de par le monde, l’organisme indépendant américain, Fund for Peace, rendait compte de ses recherches en 2005 en publiant un classement sur les États au regard de leurs missions essentielles. Au nombre des pays n’assumant pas ces missions, l’État d’Haïti s’est vu classé aux 10e et 5e rang respectivement en 2005 et 2011. La Somalie occupe la première place depuis 2009. En avril 2007, l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) adoptait les «principes pour l’engagement international dans les États fragiles et les situations précaires». Si les nouveaux concepts pour désigner les États en déliquescence sont différents entre les deux organismes, les préoccupations restent les mêmes. L’OCDE considère un État comme fragile «lorsque les instances étatiques n’ont pas la volonté politique et/ou la capacité d’assumer les fonctions essentielles requises pour faire reculer la pauvreté et promouvoir le développement, et d’assurer la sécurité et le respect des droits de l’homme de la population.» Aux yeux de la communauté internationale, l’État d’Haïti est en pleine défaillance et exige qu’il soit sous surveillance. L’ONU fait face à cette nécessité depuis 1994. Sa présence dans le pays est encore visible à travers une mission de stabilisation dépêchée depuis 2004 pour préserver la sécurité intérieure. Toutefois, la demande des services sociaux de base reste en hausse continuelle et les tâches essentielles comme, par exemple, l’organisation des élections à date fixe, la fourniture des services publics de la santé, de la justice ou de l’éducation ne sont pas assumées comme il se doit. Le réveil national Les problèmes actuels de l’État d’Haïti exigent des solutions par-delà même des élections qui ne font qu’attiser les dissensions internes. La situation qui prévaut depuis quelques décennies laisse croire qu’il est quasiment impossible de réaliser des élections même acceptables à défaut d’un pacte de «bien vivre ensemble» projetant une vision sur l’avenir. Si les conditions sont simples et bien connues pour plus d’un, personne n’a jamais pris d’engagement réel pour y parvenir. En partant du principe que le réveil national devra engager chaque Haïtien à œuvrer pour les intérêts supérieurs du pays, c’est le sentiment d’appartenance qui alimentera la volonté commune de changer à jamais le cours des choses. Et, pour venir à bout des dysfonctionnements qui paralysent les institutions étatiques et compromettent la fourniture des services essentiels à la population, il ne sera qu’une simple question d’engager le pays sur la voie des réformes nécessaires, chacune selon son rythme. Dans cette perspective, les pistes de réflexion ne manquent pas. Pour redonner un sens à l’Indépendance politique si chèrement acquise au prix du sang, il faut déposer le fardeau de la dépendance économique. Sous un angle strictement financier, Haïti doit annuellement compter sur l’aide extérieure pour équilibrer son budget. Cette dépendance vis-à-vis des bailleurs de fonds qui se mesure à l’aune de notre indigence n’est pas une fatalité. Prenant conscience de leurs réelles situations, plusieurs pays ont décidé de s’en sortir et, de fait, ils en sont sortis en s’engageant sur la voie des réformes. Plus spécifiquement, la réforme fiscale s’inscrit en droite ligne de nos préoccupations actuelles. À cet effet, il serait tout à fait indiqué de prendre connaissance du système fiscal haïtien. Ce sera l’objet du prochain texte. Références 1 TURNIER, Alain (1989). «Quand la nation demande des comptes», Éditions le Natal, 389 p., p. 52. 2 DOUYON, Frantz (2004). « Haïti, de l’Indépendance à la dépendance», L’Harmattan, Paris, 177 p. 3 ONU (1971). «Résolution 2768 (XXVI) adoptée le 18 novembre 1971». 4 DUPONT, Louis (2011). «Cointégration et causalité entre développement touristique, croissance économique et réduction de pauvreté : cas de Haïti» 5 CNUCED (2005). «Profil statistique des Pays les Moins Avancés». 6 Fund for Peace (2010). «The Failed States Index 2010 ». 7 ONU (2004). «Résolution 1542 du Conseil de Sécurité».