Lorsque Jean-Claude Charles, romancier et journaliste, publia «De si jolies petites plages» (1982), le phénomène des boat people, conséquence funeste du dépérissement de la production agricole, était considéré, malgré les cas enregistrés en d’autres lieux (Asie, Afrique), comme un scandale par toutes les grandes puissances et les organisations humanitaires internationales, avec un surcroît d’attention, un vif enthousiasme et un sensationnalisme constant. Les Etats-Unis d’Amérique se sentaient menacés en tout premier lieu. Des décennies après, ce n’est plus un tabou, aux yeux de tous. Aux yeux d’une opinion publique – nationale et internationale – de plus en plus dépassionnalisée, hantée par la guerre civile en Syrie, le terrorisme islamiste, les catastrophes naturelles, le bourbier afghan, les horreurs africaines, la montée des BRICS, les crises alimentaires et économiques régionales à incidences mondiales (Grèce) ou la sempiternelle querelle israélo-palestinienne. Pourtant, les Haïtiens – nos pauvres et désespérés compatriotes issus de la paysannerie et des couches démunies des grandes villes – continuent de plus bel à utiliser les kanntè et, pire, à disparaître au fond des mers de Curaçao, de la Floride, de Turcs and Caicos ou de Puerto Rico. Aujourd’hui, chacun de nous- mêmes s’il fait mine de soupirer, s’en tient là. Pourtant, prompte à s’alarmer, la presse internationale, hier si bavarde, reste bouche bée, ou presque. Triste époque… Pourquoi une telle indifférence ? Pourquoi le malheur atroce de nos boat people ne nous dit rien désormais ? A la chute de Jean-Claude Duvalier, tant fustigé à cause de l’arrivée spectaculaire de ces paysans défaits, hagards, endoloris, sur les «si jolies petites plages» floridiennes qui, en principe, devraient constituer l’horizon radieux des temps nouveaux, la longue et chaotique période de transition démocratique qui en a suivi oppose jusqu’à présent les tentacules d’une instabilité chronique et les cadavres d’une insécurité propre à un pays «mis en lambeaux». «Pays embouteillé lancé en haute mer», soupirait Anthony Phelps (Même le soleil est nu, 1983). Quelle image fatidique mais, au juste, appropriée ! On aurait tort de trop disserter sur ces silences médiatiques et ces larmes de crocodile. Emigrés pour motifs économiques, nos frères et sœurs boat people sont désormais les oubliés de cette démocratie d’opinion – et du cynisme impitoyable qui l’accompagne. C’est en noir. Le summum de la déprime. L’entonnoir. Baromètre d’une immense détresse sociétale, en continu. L’émotion a cédé la place à la banalité. Au demeurant, avec la «crise transitionnelle», l’insécurité qui frappe (aveuglément ?) toutes les catégories sociales, sans aucune discrimination, les incertitudes de toutes sortes, l’affaiblissement des institutions publiques et le sauve-qui-peut individuel qui est devenu le label de la société post-macoute, cette projection générationnelle dans l’avenir qui, voilà plus de trente ans, tirait l’opinion publique vers l’espérance s’est trouvée radicalement reléguée au second rang.