Le dialogue politique lancé sous le leadership du premier cardinal haïtien, Mgr Chibly Langlois, a été un exercice difficile, « a risky business », comme diraient les Américains, mais qui valait le coup d’être joué. Un exercice qui fera date dans l’Histoire haïtienne où l’on a vu les partis exprimer clairement leur accord ou désaccord. Certains ont même quitté la table des négociations, n’étant pas satisfaits des termes de l’accord final. Mais l’exercice en lui-même, s’il n’est pas un plein succès, a la pédagogie de nous indiquer des voies à suivre, mais aussi et surtout de montrer que le dialogue interhaïtien est possible. Sans cet esprit de gladiateur au triomphe total et méprisant pour l’adversaire, sans cette arrogance crasse ni le délire verbal, qui sont les notes dominantes du discours politique haïtien depuis maintenant un quart de siècle. Ceux qui sont partis sont restés conséquents avec la position de leurs mandants et ont joué la carte de la sincérité et de la transparence, ceux qui sont restés ont eu aussi le courage de leur conviction et ont souhaité, pour l’histoire et la postérité, sceller les acquis du premier dialogue interhaïtien même imparfait. Toute chose qui peut annoncer le début d’un véritable dialogue national permanent avec la possibilité de corriger en chemin certaines imperfections. Pour une fois, à la faveur des assises d’El Rancho, les institutions se mettent à écouter les partis politiques, à chercher ensemble dans la convivialité des ébauches de solution, sans présence trop …visible de la communauté internationale, habituel arbitre de nos saignées fratricides. Des Haïtiens parlent enfin avec des Haïtiens, même si c’est pour faire le bilan de leurs désaccords et baliser les chemins de futures négociations devant déboucher sur de futures ententes…a work in progress. El Rancho est une première historique et ouvre la voie à tous les possibles, loin de nos violences habituelles, de nos pulsions autodestructrices et autres haines récurrentes. Une hirondelle ne fait pas le printemps et ce début de consensus fragile sera vite attaqué comme une imposture et risque de couler sous les missiles des partisans traditionnels de « la solution finale », de la table rase. Sans parler de la fatalité coutumière dans la politique de chez nous qui consiste à voir les acteurs manquer à leur parole. Il y a quand même eu cette occasion de voir des femmes et des hommes politiques dans des postures rêvées de personnalités d’Etat au chevet de notre nation, non pas dans une quelconque île de Manhattan ou à Santo Domingo, mais à Pétion-Ville et sous les auspices du nouveau cardinal haïtien. Même si nous aurions préféré un renforcement de Religions pour la Paix qui a, il faut le dire, donné le ton œcuménique et patriotique au dialogue national dans un passé récent. A l’époque, une surenchère autour d’une affaire de passeport avait failli faire basculer la nation entière dans une crise profonde. C’est vrai que nos problèmes d’ego deviennent facilement des problèmes nationaux ! Une intervention marquante dans les assises d’El Rancho a été celle de l’expert national Pierre-Louis Opont autour de la loi électorale qui, dans son inapplicabilité, nous conduisait droit au mur. Le scientifique a exposé, les politiques ont compris et ont sacrifié leurs intérêts devant la logique de la démonstration. Tout cela est bien nouveau, n’est-ce pas? Pour une fois, qui est loin d’être une coutume, cela mérite d’être relevé. Dans un pays où la tradition politique rejette le compromis, et où on déteste revenir sur des décisions d’Etat même si elles défient toute logique : Cet épisode heureux des assises d’El Rancho constitue un bon précédent. Le respect du processus et le suivi du dialogue qui ne doit pas s’arrêter, surtout avec ceux qui sont partis et dont la dialectique et le patriotisme ont entretenu les débats pendant deux semaines sont les conditions nécessaires pour l’apaisement social désiré par ce peuple humilié un peu partout dans le monde. Un peuple fatigué des cocoricos partisans, des hantises du passé qui s’inventent un nouvel avenir et de la fascination du vide ! Aux dernières nouvelles, il y a avis de tempête sur l’ensemble du processus. La signature de l’accord est suspendue à un fil, un problème administratif, affirme-t-on en langage diplomatique, mais qui cache de grandes manœuvres inconnues du citoyen lambda. Cette semaine, le cardinal Langlois quitte le pays pour le Vatican…et la signature de l’accord risque d’être renvoyée aux calendes haïtiennes. Et le temps passe ! Mais c’est vrai que l’Eglise a, pour elle, l’éternité.