Le carnaval fini, nous nous apprêtons à passer à autre chose. A pieds joints. Comme pour tout. Qui prendra le temps de faire le bilan, de tirer des leçons de cette célébration populaire qui coûte de plus en plus cher chaque année au secteur privé comme au secteur public ? Deux carnavals par an, c’est deux fois plus cher qu’un seul, mais cela ne nous pousse pas à mieux faire la prochaine fois. A pieds joints, on passe au suivant. Pourquoi le spectacle devient-il de plus en plus affligeant ? Le cortège toujours aussi désordonné ? Le défilé plus décousu ? La performance des orchestres plus inégale ? Les retransmissions médiatiques plus insipides ? Le produit carnaval haïtien est un immense bouyi vide de bruits et de fureur, même si tout un chacun cherche à y voir autre chose. Comme il n’y a aucun jury pour départager les bandes à pied, pour évaluer les groupes déguisés, pour apprécier les chars allégoriques, pour classer les orchestres, tout est bon. Chaque année, le carnaval est une « réussite » pour les organisateurs comme pour les participants. A chaque fois que l’on parle de faire de cette grande fête une vitrine pour Haïti, un spectacle pour mettre en valeur notre culture et nos savoir-faire, cela se termine dans un complot parfait pour dépenser l’argent du carnaval dans les dernières heures de la dernière semaine avant les jours gras. Ainsi fait, entre vautours et pigeons, autour et au nom de la bamboche populaire, tout le monde sort satisfait du partage. La fibre artistique est mise à mort, le carnaval devient un grand écart entre le recyclage et le n'importe quoi. Quelques gourdes, du plaisir, des souvenirs, chacun grappille comme il peut. Et puis ? Et puis ? Anyen. Pas un architecte n’est mis en valeur, pas un styliste, pas un designer, pas un quartier, pas un musicien, pas un créateur. Aucune leçon n'est retenue d’une année à l’autre. Aucun concours ne nous pousse à avancer. Aucune performance ne dépasse le déjà-vu dans un univers où la seule compétition réelle est celle entretenue par les fanatiques des groupes musicaux. Le carnaval que nous disons tant aimé est comme toutes nos amours : dévoyées, dévastées, dévalorisées. Et puis ? Et puis ? Anyen. Au suivant. Définitivement, on peut faire mieux.