Il ne faut pas le dire tout haut ni le penser en son for intérieur. Ce serait un blasphème. Certains acteurs clés de la vie politique haïtienne font déjà tout pour retarder les échéances électorales de cette année. Comme l’an passé, comme l’année d’avant, chaque partie espère que, de reculade en croque-en-jambe, elle poussera l’autre à prendre la mauvaise décision qui l’arrange encore plus que l’initiateur de la manœuvre. Ce n’est pas une première. Réaliser des élections n’est jamais simple en Haïti. Depuis qu’en 1950 les élections au suffrage universel décident de qui gouverne en Haïti, chacun fait tout pour ne pas tenir à temps le scrutin. On le hate, on le recule. Premier élu par le peuple directement, Paul Eugène Magloire fut débouté alors qu'il s’arc-boutait au pouvoir pour gagner une année de plus et se succéder à lui-même. Après une kyrielle de gouvernements provisoires, François Duvalier devint le premier civil à être élu au suffrage universelle. Duvalier, père et fils, firent peu d’élections, présidents à vie et dictateurs qu’ils furent. Bien que contrôlant le pays, ils refusèrent de faire les élections pour les maires, mirent fin à l’existence du Sénat. Seuls les députés avaient grâce à leurs yeux. Henry Namphy, général-président du Conseil national de gouvernement après le 7 février 1986, connut sa première grande crise en voulant contrôler la première version du Conseil électoral provisoire, l’organisme qui devait, selon le vœu de la Constitution de 1987, retirer la machine électorale des mains de l’armée ou du ministère de l’Intérieur. Namphy laissa les premières élections démocratiques se noyer dans le sang le 29 novembre 1987, puis il organisa les premières élections contrôlées de l’après dictature le 17 janvier 1988. Après le sang, on connut les élections aux anges, pour reprendre la formule malheureuse du président de l’époque du CEP, le fameux Me Gilbert. Mal élu, Leslie Manigat partit du pouvoir avant de réaliser de quelconques élections. Le général- président Prosper Avril, empêtré dans le contrôle du CEP, connut le même sort : une présidence sans élections. C’est sous le règne d’Ertha Pascal Trouillot qu’enfin des élections générales et démocratiques furent réalisées. On en connaît le grand gagnant, Jean- Bertrand Aristide. Aristide n’organisa pas d’élections dans la première partie de son mandat écourté par un coup d’Etat militaire. Les militaires n’avaient pas en tête de convoquer le peuple haïtien dans ses comices. Ils firent pourtant des élections en janvier 1993 pour un tiers du Sénat. Cela ne porta pas chance, ces élus durent partir sans accomplir l’intégralité de leur mandat ni laisser trace de leur passage. Au retour d’exil de Jean-Bertrand Aristide, des élections furent organisées en juin, septembre et décembre 1995. Elles ne furent pas contestées. Elles sont parmi les rares à connaître cet auguste sort. René Préval, président, et les élus des chambres ne complétèrent jamais les postes vacants au niveau des représentations territoriales. En avril 1997, mai 2000, puis en novembre 2000, des élections furent suivies de rageuses contestations. Les troubles subséquents engendrèrent un nouvel exil pour Jean-Bertrand Aristide en février 2004. La machine électorale fut remise en route en 2006. Cette fois, c’est à l’intérieur du Conseil électoral, toujours provisoire, qu’on retrouva le ver. Une bataille de conseillers permit de contrer les manœuvres d’un directeur exécutif du CEP très entreprenant. Il fallut la découverte d’un lot de bulletins jetés aux ordures, le fameux bain dans la piscine de l’hôtel Montana de sympathisants de René Préval et le blocage de la capitale pendant deux jours pour forcer les acteurs à reconnaître une victoire claire de l’homme de Marmelade. Encore une fois, les postes territoriaux ne furent pas comblés. En 2008, il n’y eut pas d’élections comme le prévoit la Constitution. Tout fut organisé en 2009 pour le tiers du Sénat. En dépit de la contestation, les sénateurs élus purent prendre fonction. Après le tremblement de terre de janvier 2010, le processus électoral connut une véritable secousse. Pour la première fois, un président élu passa le maillet à un président élu d’un autre camp politique que le sien. Michel Martelly succéda à Préval, pas dans le sang, mais dans la douleur d’élections totalement sous contrôle de l’international. Depuis 2010, à chaque rendez-vous, les élections sont repoussées. Chacun fait de son mieux pour ne pas les laisser se tenir de peur de les perdre. Acheminons-nous vers des élections en 2014 ou vers des élections générales en 2015 ? Là n’est pas la question. Quel genre d’élections aurons-nous, cette fois, le jour où elles auront lieu ?