Je me rappellerai toujours cet instant où la bonne sœur responsable de l'établissement de mon enfant me convoquait pour m’annoncer que ma fille était « faible », qu'i y avait lieu de prendre des précautions, car l’institution n’accepterait pas qu’elle redouble et serait donc dans la pénible obligation de l’en expulser. Pour éviter cela, nous avons dû augmenter la pression sur notre enfant, lui payer des cours particuliers pour qu’elle soit à la « hauteur » ! Puis est arrivé le 12 janvier, et comme nous avions tout perdu et qu’on n’avait aucune assurance d’avenir pour notre progéniture, nous l'avions envoyée chez une parente aux USA qui l'a mise à l’école, et là les choses se sont passées différemment. L’école publique nous a avertis que notre enfant avait certaines faiblesses et qu’elle bénéficierait de cours de mise à niveau. A la fin, elle reçut un certificat au cours d'une petite cérémonie et elle n’en fut que plus valorisée. Moralité ? Le message n’est vraiment pas le même. Aux USA, c’est « votre enfant a des problèmes, ne vous en faites pas, on le prend en charge, car nous en avons la compétence. » Mais dans notre pays c’est plutôt « démerde-toi pour être à la hauteur, sinon dégage ». La réalité est dure. Mais en Haïti nous sommes tellement esclaves du culte de l’élite que nous éliminons pas mal de personnes du système et, trop souvent, pour des broutilles, parce que c’est l’évaluateur qui n’est pas à la hauteur. Il faut le dire haut et fort : trop souvent l’élimination du candidat est due à l’incompétence de l’évaluateur ! Je vous invite à voir comment ce système fonctionne dans la formation en santé et comment les conséquences peuvent être dramatiques.
La formation universitaire a changé dans bien des pays, mais malheureusement nous gardons jalousement la queue du peloton. Je ne vais pas m’étendre sur les autres universités et resterai confiné dans la formation en soins de santé pour démontrer le problème que cet idéal de perfection donne.
Élimination des candidats: pourtant toutes les matières enseignées n’ont pas leur pertinence en formation de santé
L’élitisme est très développé dans la première année des institutions de formation en soins, de santé que ce soit en médecine ou en sciences infirmières, à un tel point que l’élimination des candidats est drastique : ils n’ont pas le droit de reprendre la première année et sont expulsés. Cette attitude n’est pas nouvelle, car bien des écoles classiques la manifestent, surtout au niveau public. Mais toutes les matières enseignées sont-elles vraiment pertinentes ? Imaginez qu’un aspirant médecin ou infirmier se fasse éjecter tout simplement parce que ses notes en français, en anglais, en religion sont trop faibles! D’autant que penser réellement que des cours de français et d’anglais pendant dix mois seront d’un grand avantage pour les étudiants tient un peu de l’utopie.
La formation doit être de donner des connaissances pour l’obtention de compétence en s’assurant des prérequis.
La formation donnée au niveau universitaire doit aboutir à une compétence, et le professeur lors de la rédaction de son cours doit pouvoir résoudre cette question : à la fin du cours, l’apprenant doit être capable de… S’il ne peut le faire, il a donc raté son objectif. Mais le plus gros problème que nous avons au niveau universitaire est que le nouvel étudiant possède de moins en moins de prérequis. En effet, comment la formation scolaire peut-elle être conforme si le maître lui-même n’est pas formé, car ayant passé la plupart de son temps à manifester dans les rues en brûlant des pneus ? En plus, on a voulu défendre le créole sous des prétextes fallacieux. Résultat: à la fin du bac, nous avons peut-être des bacheliers qui peuvent écrire le créole, mais de moins en moins qui parlent le français ou arrivent à rédiger un texte dans cette langue. Ainsi, si le message ne passe pas, ce n’est pas entièrement de la faute du tandem formateur et apprenant ; mais parce que le premier dispense un enseignement dans une langue que le second ne peut comprendre quand ce n’est pas le pire des scénarios où le formateur lui même enseigne dans une langue que lui-même ne maîtrise pas. On arrive donc à la triste situation où l’apprenant se fait expulser de la faculté tout simplement parce qu’il vient d’une école borlette qui ne lui a pas appris les bases pour comprendre; ceci avec la complicité de l’Éducation nationale qui permet à des ignorants d’avoir leur bac. Sur ce point, je dois féliciter les responsables de ce ministère qui font des résultats une affaire politique et laissent passer un tas d’ignorants. Je dois, ici aussi, les remercier de ne rien faire contre la prolifération de ces mauvaises écoles et je pense qu’il doit y avoir des complicités au niveau supérieur, ce qui explique ces faits révoltants.
Que doit donc faire l’évaluation ? Tester les compétences par la compréhension des connaissances qui seront justifiées.
C’est là tout le problème du pourquoi de l’examen. Si l’on ne teste que les connaissances, l’examen sera un truc où le "par cœur" est privilégié. La compréhension ne viendra qu’en second. Chacun d’entre nous se souvient de ce camarade de classe à la mémoire phénoménale qui avait de très bonnes notes, en particulier pour l’histoire d’Haïti de Dorsainvil. Si ce n’est pas le cas, eh bien, c’est que cet écolier c’est vous ! Mais en santé, la connaissance sert à développer une compétence, c’est-à-dire la capacité à faire certains gestes, l'aptitude au raisonnement pour asseoir une démarche thérapeutique… Ainsi, les compétences à apprendre justifient les connaissances à maîtriser et sont donc plus importantes. Mais le paradoxe vient du fait que l’on peut avoir bien des connaissances sans pour autant arriver aux compétences requises. Nous voici enfin arrivés à l’évaluation en santé. Elle doit se faire en regard d’un objectif, et celui-ci, si l’évaluation est un examen d’État, doit tester les compétences nécessaires au prestataire dans une institution publique. Autrement dit, ceci implique que les compétences réclamées par l’État ont été préalablement établies et notifiées au centre de formation qui prépare ses élèves en conséquence. On doit donc s’attendre à ce que les objectifs et la forme de l’évaluation des compétences censées permettre de les atteindre soient le résultat d’une cogitation collective où tous les secteurs concernés sont représentés.
Les choses se sont-elles faites ainsi ?
Résultat: un examen d’État en mauvais état
Toutes ces étapes n’ayant pas été exécutées, on peut s’attendre à un examen d’État non conforme. C’est l’explication que je trouve pour l’incident que représente en fait l’examen d’État des infirmières. Déjà que cet examen ne teste pas un profil d’infirmière qu’utilise l’État. D’ailleurs, sont-elles formées pour travailler dans toutes les institutions sanitaires publiques ? Je pense aux institutions de premier échelon où le plus haut grade est constitué par les infirmières, leur travail est celui d’une infirmière praticienne doublée de compétences de sage-femme. Les forme-t-on en ce sens dans les écoles ? Mais là n’est pas la question principale. Le plus important, c’est qu’ici il y a eu un couac parmi l’organisation de l’examen qui n’est pas approprié avec la formation des infirmières. Le problème vient aussi du fait que l’on se questionne sur l’évaluation, surtout quand ce l'évualuateur ne veut pas admettre qu’il y a maldonne. Il faudrait qu’il y ait transparence dans le déroulement de l’examen, lors de la correction et surtout qu’une réunion avec les responsables des écoles d’infirmières ait lieu. Il faut créer un espace cognitif où l’on se poserait les bonnes questions pour arriver à une solution bonne pour tous. Car il faudrait que l’on se penche sérieusement sur les écoles d’infirmières qui gratifient le ministère de 25 000 gourdes chaque année. Oui, vous avez bien lu: 25 000 gourdes pour chaque section et par année. Donc si vous avez une école de nursing avec une section d'infirmières et une autre d’auxiliaires vous devrez donner à l’État 50 000 gourdes chaque année. Alors je pense que rien que cet argent qui augmente le coût de fonctionnement des écoles doit justifier que l’État mette sur pied un examen valable. Car il n’y a rien de pire qu’un candidat se fasse éliminer par erreur ou encore par incompétence de l’évaluateur.
Il y a donc un choix à faire : continuer à se bander les yeux et augmenter les frustrations ou s’asseoir ensemble pour trouver une solution où tous trouveront leur compte, à commencer par les malades et le pays tout entier !
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