Depuis la nuit des temps, il existe certaines conceptions universelles véhiculées tant à l’école, à l’université qu’aux ménages qui essaient de soutenir que le savoir, la compétence et la performance d’un individu se mesurent à l'aune de son niveau intellectuel. Il devient évident que l’homme, dans sa quête d’une existence honorable et glorieuse, s’évertue inlassablement à se soumettre aux effets de l’enseignement, de la culture, de la civilisation, de l’éducation et de la formation continue dans le but de s’imposer dans la société en occupant une place de choix dans l’élite intellectuelle et au marché du travail. Cette manifestation de la psychologie cognitive se révèle aussi comme un phénomène éminemment sociologique, car le savoir acquis aussi bien que l’évaluation des compétences ou de la performance sont des enjeux vitaux pour les organisations, les employeurs et les sociétés humaines dans les stratégies de distinction, les classements, les processus de sélection et d’orientation, dans la vie scolaire, professionnelle, organisationnelle, et plus globalement dans tous les champs de la pratique sociale. De ce fait, savoir est devenu pour l’homme un véritable besoin quasi insatiable, une hantise, une passion et une fierté. Cependant, l’interrelation entre savoir, compétence et performance, depuis un certain temps, est au cœur des préoccupations des sociologues, des experts en gestions des ressources humaines, des spécialistes en sciences des organisations et de plusieurs problématiques théoriques, mais il n'en demeure pas moins vrai qu’elle reste toujours un sujet très alambiqué et inextricable pour plus d’un, dont des diplômés ou des intellectuels. Je me retiens ici pour vous avouer combien je suis souvent très stupéfait de voir des individus vouloir étayer aisément par leur diplôme leurs compétences ou leurs performances qui se sont révélées pourtant parfois injustifiables et archi-injustifiables comme si le parchemin est synonyme de savoir-faire. Il faudrait justement voir même au regard superficiel leurs prestations parfois truffées d’illogisme, d’incohérence et d’absurdité! Paul Valéry a déclaré: « Je n'hésiterai jamais à le déclarer à propos du diplôme: Le diplôme est l'ennemi de la culture ». Il semble avoir une certaine raison ! En effet, si le savoir est considéré comme un pré-requis et l’un des déterminants de la compétence et de la performance, force est de constater, toutefois, que la frontière existant entre le savoir, la compétence et la performance est très monstrueuse. Dans la vie sociale, on se réfère souvent à un diplôme pour parler de savoir, or on s’entend bien qu’un diplôme ne certifie qu’un niveau que l’on supposerait acquérir après avoir complété un cycle d’études et réussi un examen ou à la réussite d’un examen, par équivalence, notamment, dans certains pays de l’Amérique du Nord et de l’Europe comme le Canada et la France dans le cadre de la reconnaissance des acquis de l'expérience ou de la reconnaissance des acquis de compétences (RAC) respectivement. Cela dit, l’obtention d’un diplôme est souvent le résultat de sacrifices, d’efforts considérables, de conviction et de détermination par rapport aux énormes vicissitudes de la vie humaine, particulièrement de la vie estudiantine. Néanmoins, si un très grand nombre de personnes se sont adjointes aux impératifs de la dignité, de l’honneur et aux exigences légales pour l’obtention de leur diplôme, expression présomptive du savoir, il ne demeure pas moins vrai qu’il en existe une mince frange qui franchit aisément les frontières des législations en vigueur et les standards de moralité pour délivrer ou obtenir un diplôme. Cette pratique déloyale est assez courante dans les pays comme Haïti dont la faiblesse et la défaillance du système judiciaire donnent libre cours à la corruption, à la fraude, à la contrefaçon et à l’usurpation de titre. En outre, avec un ministère de l’Education et de la Formation professionnelle bancal qui ne se soucie guère du respect des normes d’accréditation des établissements d’enseignement, de la validation du programme cadre des centres d’enseignement professionnel ou universitaire, voire de la qualité de leur enseignement, les confins dressés entre le savoir, la compétence et la performance sont devenus plus qu’amples. Quand l’ignorance d’une telle réalité pourfend notre matière grise, nous risquons de nous exposer à une nouvelle psychose mégalomaniaco-narcissique irréversible ! En réalité, nous nous entendons indubitablement que la compétence et la performance se mesurent par une conjugaison harmonieuse de nos aptitudes, nos connaissances, notre savoir-faire et notre savoir-être. Or, certaines écoles ou certains centres d’enseignement, exceptionnellement ou dépendamment de la filière d’enseignement, restent souvent un peu marqués par une tendance qui vise à valoriser le savoir, alors qu’elle tient le savoir-faire en piètre estime, en lui attribuant un statut à peu près subordonné, moins rigoureux, même si, en pratique, le savoir-faire joue un grand rôle dans le travail quotidien ou dans le processus d’apprentissage. Ils croient traiter de savoirs purs, décontextualisés, réduits à leur expression discursive et à leur exercice formel. Ces savoirs sont en réalité étroitement contextualisés, mais on ne s’en rend pas compte. On se trouve régulièrement fort étonné lorsque des diplômés ou certains intellectuels, placés dans certains contextes de la vie active, semblent « ne rien avoir appris ». Ils ont appris en contexte et incorporé le contexte au savoir, faute d’exercices intensifs de contextualisation et de décontextualisation, de transposition, d’étayage et de désétayage. J’ose croire que ce sont autant d’éléments, à côté de l’absence de centres ou laboratoires de recherches, le maintien du statu quo, l’insouciance des uns, la mauvaise foi des autres, la corruption et toute une kyrielle de facteurs socio-environnementaux non étayés ici, qui font que certains de nos grands diplômés même étant animés de la plus ferme détermination et de bonne foi ne parviennent pas à appréhender le dynamisme du développement de l’heure et utiliser tous leurs savoirs et leurs capacités réelles pour prouver leurs compétences et leurs performances, que ce soit dans la fonction publique, dans les affaires privées, au sein d’un groupe ou d’une organisation. Je n’entends nullement, au cœur du XXIe siècle, sombrer dans une promotion de la médiocrité que je déteste d’ailleurs, clouant au pilori l’élite intellectuelle du pays, mais il est évident que sont légion de grands intellectuels, diplômés, docteurs, de grands commis de l’Etat, des leaders organisationnels et politiques qui n’arrivent pas à être efficaces par rapport à certaines personnalités qui ne détiennent pas un grand bagage intellectuel si ce n’est pas l’analphabète tout court. Sommes-nous démesurés en donnant ici un satisfecit posthume aux héros qui ont marqué la grande épopée de 1804 ? Sur l’échiquier politique haïtien, le néophyte en politique, le chanteur adulé et controversé, monsieur Joseph Michel Martelly, a su faire bon usage de ce constat scabreux pour fomenter sa campagne tonitruante à l’égard de l’élite intellectuelle et de la classe politique traditionnelle, ce qui lui a valu, face à sa rivale, l’intellectuelle madame « Mirlande Hyppolite Manigat », avec l’appui de la communauté internationale, son accession à la magistrature suprême de la République d’Haïti le 14 mai 2011. Peut-on se permettre de croire que c’est sous ce même angle que l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier, reproché de corruptions, de crimes financiers et crimes contre l’humanité, a-t-il osé demander, sans ménagement aucun, aux juges de la cour d’appel de Port-au-Prince lors de la séance ordinaire et publique tenue le 28 février 2013: Qu’avez-vous fait de mon pays ? Au regard rétrospectif de cette réflexion, on peut avouer que le savoir n’est rien sans les compétences et la performance. A priori, il s’ensuit un jeu d’aller-retour quasi simultané et sempiternel entre ces trois concepts. Mais de nombreuses perceptions tendancieuses conduisant à une confusion totale entre ces trois (3) notions inter-relationnées et distinctes semblent avoir le vent en poupe. Or, ils existent des frontières monstrueuses que l’on ne peut pas apprécier dans un regard superficiel, mégalomaniaque, narcissique ou tendancieux. Aujourd’hui, il importe de comprendre pourquoi autant de diplômés ou intellectuels sont si improductifs. Sans doute, l’insistance de Montaigne sur « les têtes bien faites » et toutes les critiques de l’encyclopédisme ont-elles, depuis des siècles, mis l’emphase sur l’importance de développer l’intelligence et des facultés intellectuelles de haut niveau, de conviction et de détermination afin de faire valoir nos compétences et notre performance. Aussi, réaliser une telle articulation tout en se soumettant aux énormes obligations et exigences de la pratique sur le terrain reste une prouesse qui devrait s’imposer aujourd’hui aux diplômés, aux techniciens, aux intellectuels, aux enseignants, aux futurs membres de l’élite, à ceux qui auraient à apprivoiser l’arène politique, culturelle, économique et sanitaire du pays.