Sans crier gare, le gouvernement Laurent Salvador Lamothe brandit le bâton. Du jour au lendemain, le commerce du charbon de bois en provenance de la Grand’Anse est interdit. Les contrevenants, annonce le Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), encourent des « sanctions sévères ». La main sur le cœur, Laurent Lamothe affirme protéger l’environnement en prohibant ce commerce qui, soutient-il, « ne profite pas aux petits paysans » de ce département.
Contrairement à ce qu’avance le PM, des milliers de familles bénéficient de cette activité économique. Cela se voit, même sans lunettes. Celui qui est dans le besoin coupe des arbres de sa propriété pour les transformer en charbon et n'expose pas les sacs au bord de la route. Il les vend à un grossiste qui les achemine soit en camion ou en bateau à Jérémie puis à Port-au-Prince, la destination finale de plus de 70 % de la production totale de charbon de bois à travers le pays.
La communauté urbaine de Port-au-Prince, avec ses 3.3 millions d’habitants, est un marché avec des besoins en énergie de cuisson estimés en centaines de millions de dollars américains par an. Ces besoins-là, aussi longtemps qu’ils existent, seront satisfaits. Malgré cette prohibition décidée sur un coin de table.
Cette mesure, comme au temps de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis, va donner lieu à un système de graissage de pattes, de voyages nocturnes et clandestins pour contourner les forces de l’ordre. Le sac de charbon, au final, coûtera plus cher. Cette hausse se répercutera, en bout de chaîne, au boss maçon, au chauffeur de tap-tap, à l’employé de bureau… qui achètent leur plat d’arlequin à midi pour assouvir leur faim.
En brandissant le bâton, le gouvernement devrait montrer la carotte. En montrant ses muscles, le gouvernement, légitimement préoccupé par le seuil inacceptable de dégradation de l’environnement, n’a annoncé aucune politique de subvention du propane qui coûte de plus en plus cher. Il n’a fait l’écho d’aucune politique pour réduire la demande de charbon grâce à l’utilisation de réchauds améliorés. On n’a pas non plus annoncé la création de forêts énergétiques et un début d’exploitation rationnelle des ressources ligneuses. Personne ne croit utile de montrer aux charbonniers les bonnes méthodes de combustion du bois pour éviter la perte de 70 % de l’énergie contenue dans les gaz volatiles.
D’un autre côté, il ne faut pas se voiler la face. Il existe une « mafia du charbon » composée d’exterminateurs de la flore. Ces gens-là, appâtés par le gain, sont responsables de la déforestation de certaines régions d’Haïti. Hier Maïssade, La Gonâve, Forêt des Pins…et la Grand ‘Anse depuis plus d’une décennie. Personne ne serait contre qu’ils soient mis hors jeu.
Mais qui sont-ils ? Des ayants droit. Des militaires du temps des FAD’H. Des policiers, des membres d’appareils répressifs de l’Etat. Ce n’est pas un hasard que les pseudos mesures de répression du commerce du charbon de bois ne feront pas long feu. Les autorités locales, les autorités de proximité, quand elles ne sont pas de mèche avec ceux qui s’adonnent au commerce de charbon de manière irresponsable, n’ont d'autre choix que de détourner le regard. Les responsables gouvernementaux, bien au frais dans leurs bureaux climatisés, sont souvent à des années-lumière de la réalité et des risques encourus par ceux qui sont sur le terrain.
Cela dit, rien n’empêche une véritable prise en main de la filière du charbon de bois. Qui sont les grossistes ? Ont-ils des patentes ? Paient-ils l'impôt sur le revenu ? Comment peut-on passer de la stigmatisation à la responsabilisation de ces centaines de milliers d’hommes et de femmes qui vivent du commerce de charbon ?
Personne ne se fera prier pour se ranger aux côtés du Premier ministre Laurent Salvador Lamothe quand son gouvernement abordera la problématique de la déforestation dans sa globalité. Qu’en est-il du bois de feu ? Existe-t-il aujourd’hui des facilités pour aider les guildives, les dry cleaning, les boulangeries à ne plus utiliser le bois de feu ? On ne le sait pas. Ce que l’on sait en revanche, c’est que le pays a atteint depuis longtemps un seuil de déforestation avancée. Situation qui commande des actions pensées, appliquées avec constance.
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