On était en 2005. Au temps ou régnait à Port-au-Prince un chaos indescriptible. Ce chaos était le fait d’une masse critique de jeunes hommes et femmes en mal de vivre qui, sous prétexte de se faire valoir ou se faire entendre, créaient de façon systématique un haut niveau d’insécurité publique dans la capitale. Nous n’en mourions pas tous, mais tous nous étions frappés. Chaque jour une personne de ma connaissance était kidnappée ou perdait la vie. Ma nièce, âgée de 17 ans, et toute la famille ont souffert pendant toute une journée sous le joug de 4 jeunes. Elle a été libérée après qu’une rançon ait été payée. Continuer à vivre dans ce pays alors qu’on s’attendait à n’importe quel moment d’être la prochaine victime, tenait d’un héroïsme sinon d’une certaine obstination. Combien de familles entières ont quitté le pays pendant cette période ? Exacerbant le phénomène de la fuite de cerveau vers l’extérieur, cette situation intenable provoquait de plus en plus dans l’esprit des jeunes, qu'Haïti est devenu un pays de transit. C’est alors que j’ai rencontré un Guadeloupéen, un homme de bien, qui allait devenir un ami. Ce dernier disait comprendre les chimères dans leurs revendications permanentes, dans leurs violences, pour avoir été dans sa jeunesse aussi contestataire, ou même voulant tout chambarder en incitant le chaos total dans sa société d’origine. Il m’a confié qu’il n’a pas été toujours un homme rangé et qu’il serait déjà mort il y a longtemps n’était le programme du gouvernement français dans les pays d’outre mer appelé « SMA » ou « Service militaire Adapté ». Ce qu’il allait m’expliquer me faisait saisir l’essence même de la formation militaire : ponctualité, sens de la hiérarchie, bonne tenue, loyauté et patriotisme. Je me suis mis à faire des recherches sur l’internet pour découvrir que dans d’autres pays comme les Etats-Unis d’Amérique, des programmes similaires existaient. Ce qu’on appelle aux Etats-Unis des « boot camp » ne sont en fait que des centres du genre SMA destinés particulièrement á des jeunes en difficulté. Un ami en Floride avec qui je partageais l’idée d’initier un programme de « boot camp » en Haïti m’a dit : « le déclin des Etats-Unis a commencé avec la fin du service militaire obligatoire ». Aucune qualification n’est requise, les jeunes de 15 á 28 ans sont admis automatiquement et reçoivent une formation de discipline stricte au cours du premier mois de formation qui va durer un an. Pendant ce premier mois le jeune apprend à comprendre la société dans laquelle il vit, comment il peut contribuer à l’améliorer, quels sont ses droits et ses devoirs, quels sont ses obligations vis-à-vis de ses concitoyens, quel est son rôle dans la société etc. En outre, les secondes, les minutes et les heures du jeune sont programmées pour lui inculquer le sens de la discipline qui lui permet d’apprendre á gérer son temps efficacement. Passé ce mois de formation de base, le jeune fait un choix parmi les 12 disciplines de formation professionnelle qui lui sont offertes. Au bout d’une année, c’est un jeune confiant en lui-même, avec un métier, croyant en l’avenir de son pays, respectueux de la loi et des autorités du pays et serviable vis-à-vis de ses concitoyens, qui émerge. Extraordinaire ! Impensable ! Je me suis mis á penser á la situation des jeunes de mon pays qui sont pour la plupart en grande difficulté. En effet : - Plus de 60,000 diplômés en classe terminale (philo) pour un nombre restreint de places dans les universités; - 18% de réussite au Bac I; - Un nombre important mais non chiffré de jeunes qui n’ont pas atteint le Bac I; - Moins de 22% des enfants de l'école primaire accèdent au niveau secondaire ; - Un pourcentage élevé (80%) de la population de jeunes de 15 à 28 ans dans le chômage et sans aucun métier; - Une délinquance juvénile marquée dans les agglomérations urbaines notamment la zone métropolitaine de Port-au-Prince; - Trafic de la drogue, violence et crimes sont des pratiques au sein de la population juvénile; Peut-on construire un pays avec une population de jeunes à la dérive? « L’être humain crée la richesse, la richesse ne crée pas l’être humain ». A la fin de la deuxième guerre mondiale, le Japon a pu bénéficier au maximum des opportunités qui lui étaient offertes par la communauté internationale grâce au niveau minimum baccalauréat de 68 % de la population. Il en est de même pour les pays de l’Europe tels que la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, La Belgique, le Danemark, la Suède, le Portugal etc. qui ont profité du plan Marshall des Etats-Unis d’Amérique entre 1948 et 1952. Le plan Marshall de 1947 a fructifié dans des sociétés déjà dotées d'infrastructures modernes, éduquées, respectueuses des droits individuels et du droit commercial. Dans un pays comme Haïti avec un taux de sous-emploi à 70%, un taux d’analphabétisme de 50%, un niveau moyen de classe élémentaire de la population, comment peut-on augmenter la capacité d’absorption du pays en un temps record et éviter une approche top-down ou trikle down qui donnerait certainement des résultats désastreux? Comment peut-on construire un pays avec une population de niveau si bas ? « Se moun ki fè yon peyi ». Alors en 2006, á la lumière des informations que j’ai pu collecter sur le SMA et d’autres programmes du même genre, j’ai écrit sous format de PowerPoint un document que j’ai intitulé « Service Civique Obligatoire ». L’article 52.3 de la Constitution de 1987 amendée en 2012 prévoit l’établissement du « service civique mixte obligatoire dont les conditions de fonctionnement sont établies par la Loi ». J’ai prévu dans ce programme la formation de plus de 100,000 jeunes des dix départements du pays par an. J’ai fait l’antichambre dans je ne sais combien de ministères des deux gouvernements de Préval et de Martelly. Malheureusement certains d’une part y voyait l’opportunité de recréer l’armée, d’autres se voyaient déjà président en comptant le nombre de votes des gradués du programme. En 2011, un document émané de la Présidence de Martelly en a fait mention en y affectant un budget de 30 millions de dollars américains l’an. Mais le document final inspiré du mien était préparé par un groupe d’anciens militaires qui rêvaient déjà d’avoir le kaki sur le dos et du rétablissement de leur prestige et de leur pouvoir. La communauté internationale a boudé l’initiative. Avec le départ imminent de la MINUSTHA j’ai suggéré que les installations de cette dernière soient transformées graduellement en des centres de formation civique et professionnelle. En effet puisque toutes les infrastructures de base sont là dans les bases reparties dans les 10 départements du pays, il serait opportun que le programme « Service Civique Obligatoire » soit initié le plus tôt possible en vue de servir de période de transition jusqu’au départ effectif de la MINUSTHA. Ces derniers temps en Haïti on a l’impression que le départ de la MINUSTHA est devenu un sujet tabou. On n’en parle plus. Tout le monde est en situation de déni. Tout le monde sait qu’elle doit partir un jour, mais évite d'affronter la réalité et envisager une solution de rechange. Il y a longtemps que nous Haïtiens nous aurions dû nous donner un échéancier pour trouver une alternative à la MINUSTHA. Il faut que tôt ou tard nous prenions notre destinée en main et la formation civique et professionnelle des jeunes de ce pays constitue la fondation, l’assurance même de notre avenir de peuple. Le temps est venu pour que les jeunes Haïtiens soient pris en main. Il s’agit d’une mobilisation totale des jeunes en vue d’affronter les grands défis de la nation.