Face à la conjoncture politique actuelle, particulièrement aux enjeux relatifs à la problématique électorale et a l'applicabilité des normes constitutionnelles, tout en étant instruit du caractère d'unicité des temps historiques, je résiste mal à la tentation d'évoquer le mot célèbre du nom moins célèbre Dr François Duvalier dans le contexte tumultueux des années 1956/1957 : «ils sont devenus fous !»
Fous et j'ajoute aveugles ces acteurs de la scène politique qui tardent à prendre acte d'un ordre de société, d'un État historique de gouvernance parvenue au terme de l'épuisement de son capital tant politique qu’économique, dilapidé par deux siècles de pouvoirs dictatoriaux et anarchisants. Brisée, cassée, émiettée, la chaîne de reproduction des biens et des valeurs témoigne d'une situation inédite qui sonne le glas des pratiques et motivations traditionnelles.
En un mot, le temps des héritiers suite à la liquidation de l'héritage est bel et bien en agonie sinon mort. Entraînant dans sa mouvance d'échec, assimilant partis et groupes politiques de droite, du centre ou de gauche, gouvernements et oppositions, tous confondus à peu de chose près dans leur démarche stratégique et tactique porteuse d'impasses.
Dès lors, quoi de plus logique que l'accord voulu et recherché au cours des assises du mois de mars, soit en désaccord avec la lettre et l'esprit de la Constitution amendée en vigueur, et qu’il emprunte les voies ambigües du déjà vu et subi l’œuvre des manœuvriers. Ainsi, quel étrange défilé et spectacle ne fut-il pas donné aux citoyens à voir en ce dialogue et en cette médiation placés sous les auspices du très catholique et fraîchement intronisé cardinal Chibly Langlois? Que de singularités, de théâtralité et de paradoxe idéologique qui ont vu Himmler Rébu, Edmonde S. Beauzile, Maryse Narcisse, Henry-Robert Sterlin, Eslhomme Raymond, Evans Paul, pour ne citer que ceux-là, se faire les défenseurs enthousiastes et avertis du régime démocratique et croiser le fer avec les représentants du pouvoir et les partis proche du pouvoir, eux aussi revendiquant leur appartenance à la démocratie. Violences verbales, claquement de portes, pauses dubitatives, déclarations d'intentions, abandons de premiers jours et conclusions hâtives, ces comportements témoignaient de résurgence d'une tradition d'exclusions et de divisions, ils pavaient cependant la voie à l'exceptionnalité et à la positivité de l'événement : la mise ensemble autour de la table de discussion.
À la bonne heure, pourrait-on remarquer, en rendant grâce aux traditions et enseignement de civisme et de fraternité que la religion vaudoue entretient dans notre vie de peuple, habilitant hommes et femmes d'ici et de la diaspora à se retrouver, par-delà divergence et les contradictions. Aussi, là encore, la preuve était donnée que l'histoire n'est pas un perpétuel recommencement, et qu'il faut savoir s'arcbouter aux branches salvatrices pour se positionner hors de la mare des histoires.
À ce carrefour, et ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas, ceux pour qui la crise était constitutionnelle et non électorale, gouvernementale et non parlementaire, économique et non politique, eux tous, désormais fermes à un référentiel d'errements, n'ont plus que le choix des armes du renouveau et des avancées solidaires. Mais, de façon concrète, comment y parvenir? Comment, de l'humanitaire dégradant à l'engagement de salut public, à travers trauma collectif et manœuvres perverses de puissances «amies», surmonter ce qui apparaît comme une remontée des enfers?
Plus que préoccupantes, ces questions se révèlent d'autant plus tragiques que la culture nationale qui a entretenu et maintenu, au milieu des pires temps d'exclusions et d'inégalités, la stabilité sociale est en train de se désagréger, rapprochant dirigeants et dirigés d'un processus de wandadisation en progrès avancé.
À propos, et sans vouloir jouer au «divinò», ne faut-il pas en cette soirée de commémoration des trois années du gouvernement Martelly, parmi la masse des clichés de joie, se fixer sur ce moment de malaise où Choubou le musicien et Martelly le président invitaient sans succès l'audience à reprendre les refrains d'un air populaire qu'elle semblait ignorer, hier n'est pas aujourd'hui et 2014 n'est pas 2011, cette audience étrangère au konpa,de quelle culture ou sous-culture répond-elle?
Quelle que soit la réponse offerte, le constat est fait: cette audience-là n'a pas une composante majeure de la culture musicale haïtienne en partage,et son mutisme traçait une ligne de démarcation révélatrice de significatives et dangereuse fractures sociales à venir .Lesquelles, d’ailleurs , pouvaient se lire dans les plis interrogateurs surgis au front du Premier ministre qui aurait peut-être en cet instant compris-d'autres devraient s'y faire également-que la «legacy» de Martelly, pour être culturelle, n'est pas transférable, politiquement s'entend . Tout compte fait, c’est le constat de la mort du politique, au temps de la liquidation de l'héritage historique qui a autorisé, avec le concours de l'Organisation des États américains, cette singulière «récréation politique» qu'est l'administration Martelly-Lamothe.
En ce lieu inédit, plus justement, crépusculaire de transit, il ne fait pas bon s'attarder, encore moins s'endormir. Comme l'enseigne l'adage populaire :Oungan ba w pwen,li pa di w dòmi lan kafou ? Aussi démunis et fragiles que nous sommes, en pleine angoisse dans les champs achevés du cycle héréditaire, ne disposant plus des armes miraculeuses pour assurer la continuité des liens sociaux, il nous échet pourtant d'aller vite et bien, avec compétence, détermination et générosité vers le nouvel objectif commun à construire. En aucun cas, quel que soit le secteur considéré et les difficultés rencontrées, l'on ne saurait faire l'économie d'une omniprésente didactique de l'intégration sociale en phase avec les objectifs économiques et politiques à fixer ainsi que le sacrifice à supporter .
Aussi forts, positifs et répétés que soient les appels isolés à l'entente et à l'union de quelques leaders sereins et engagés, il est à craindre qu'ils aient peu d'impact sur une population longtemps en déficit de leçons publiques de civisme, dues principalement à la carence de ses gouvernants. L’heure critique est arrivée, où les métaphores de «tèt Kole», main dans la main dénuées de référents légataires, doivent être remplacées par le Programme commun des intérêts nationaux et internationaux d'Haïti à camper, à défendre et à illustrer. Sinon, comme le prophétisait J. Roumain : «Nous mourrons tous» d’avoir été fous et aveugles.
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