Les Haïtiens sont fiers de leur Histoire, une véritable épopée ( le mot n’est pas trop fort si on tient compte des circonstances). Je me souviens encore de Capois-la-Mort qui se moque des boulets de canon français en sautant d’un cheval à l’autre sans même avoir été étourdi par un boulet qui lui arrache le chapeau. Cette histoire écoutée aux portes de la légende nous a légué une fierté en héritage mais cette fierté n’est que folklorique. En effet, nous n’avons pas saisi la portée mondiale et historique de notre indépendance, donc la place d’Haïti dans l’Histoire. Personnellement, je n’ai été éveillé à cette dimension que très récemment, au hasard d’un dîner avec le fils de l’ex-Premier ministre du Québec, Jean-Charest. C’est lui qui, pour la première fois, m’a fait découvrir une thèse de doctorat de Susan Buck-Morris qui démontre le rôle clé qu’a joué Haïti dans l’élaboration d’un projet de liberté universelle. Encore plus récemment, l’année dernière en 2013, alors que j’analysais la vie et l’œuvre de Charles Darwin, j’ai découvert le rôle déterminant d’Haïti dans son projet de vie qui consistait à abolir l’esclavage et protéger les Amérindiens de l’extinction. Pendant les 25 premières années de son indépendance, Haïti était l’argument principal des abolitionnistes anglais et américains (dont Charles Darwin a été la voix scientifique) pour devenir par la suite l’argument préféré des esclavagistes. Je vous laisse deviner la raison. Source : Le Vrai Visage de Darwin, par Aroll Exama, Ph. D.). Ce manque de conscience de la portée historique de notre indépendance et de l’état d’esprit de nos ancêtres qui l’a rendue possible a une conséquence insidieuse mais redoutable. A part Henry Christophe (et peut-être quelques autres que j’ignore), nous avons très tôt tourné le dos à cette discipline (militaire et stratégique) qui nous a donné un pays et protégé ce pays des vautours impatients de le reconquérir et l’asservir à nouveau. Oui, vous avez bien lu ; j’ai dit DISCIPLINE, le mot qui dérange et que nous essayons d’effacer de notre vie collective et de nos projets par tous les moyens. Ce sont les autres qui, dans le passé et aujourd’hui encore, saisissent pleinement la portée de l’épopée haïtienne, certains pour bloquer sa marche et d’autres pour la perpétuer et la glorifier dans la mémoire des Hommes. A titre d’illustration, je vous invite à prêter attention à cette déclaration de Napoléon Bonaparte. «Ma décision de détruire l’autorité des Noirs à Saint-Domingue (Haïti) n’est pas tant pour des considérations de commerce et d’argent, mais plutôt à cause de la nécessité de bloquer à jamais la marche des Noirs dans le monde». source : ARTE dans "Toussaint l'ouverture, le libérateur d'Haiti", diffusé le 9 janvier 2014) Heureusement pour Haïti, certains autres ont entrepris la démarche inverse même s’ils n’avaient pas les moyens pour faire contrepoids, en ces temps-là, à la France de Napoléon et ses alliés esclavagistes qui voyaient en l’indépendance d’Haïti une menace à leur économie fondée sur l’esclavage. Dans ce tableau, le Venezuela s’inscrit en chef de file, reconnaissant de l’aide apportée par Haïti alors que le Venezuela était engagé dans la phase critique de la conquête de son indépendance. En effet, en 1816, les dons de 6 000 fusils - par l’ancien chef d’État haïtien, Alexandre Pétion (avril 1770-mars 1818) au libérateur de l’Amérique latine, Simón Bolivar (juillet 1783-décembre 1830) - lui ont permis de lancer une offensive militaire définitive pour la libération du Venezuela, a tenu à rappeler Maduro (successeur de Hugo Chavez), reconnaissant de cet appui historique : « Nous avons une grande dette vis-à-vis d’Haïti : c’est une dette d’histoire, c’est une dette morale, c’est une dette qui ne peut pas se payer avec de l’argent. C’est une dette qu’on ne peut payer qu’avec l’amour ». La reconnaissance du Venezuela ne se limite pas aux paroles. L’aide du Venezuela est la plus importante en termes de retombées directes pour Haïti. A titre d’exemple, le gouvernement du Venezuela a été le premier à placer la sympathique commande de 2,6 millions de tablettes électroniques «made in Haïti» à la compagnie Surtab. Que ce soit pour bloquer sa marche ou la perpétuer dans la mémoire des hommes, des acteurs historiques ont reconnu et reconnaissent encore la portée historique de l’épopée haïtienne. Mais qu’en est-il des Haïtiens eux-mêmes? Pourquoi ce défaitisme face au présent et à l’avenir d’Haïti? La réponse que je propose est celle-ci. Dans notre conscience collective, l’épopée haïtienne est restée inachevée. La gloire qui a suivi cette suite de succès militaires s’est vite envolée devant le boycott international, les menaces d’invasion de la France et cette fameuse dette de l’indépendance. Les menaces d’invasion porteront les nouveaux dirigeants à vivre en état de siège, à brûler les villes pour mater l’ennemi, à consacrer les maigres ressources du pays à la défense de la jeune nation. À elle seule, la construction de la Citadelle a mobilisé 200 000 hommes et coûté 20 000 morts. La dette colossale de l’indépendance, combinée au boycott international, asphyxiera l’économie. Comme si ce n’était pas assez, les Haïtiens eux-mêmes semblaient rivaliser d’ingéniosité avec leurs ennemis pour enfoncer Haïti dans ses déboires. Deux ans après l’indépendance, l’empereur est assassiné, ce qui compromet la distribution des terres à peine commencée en laissant l'immense majorité des Haïtiens sans terre. Imaginez un pays à vocation agricole mais dont la terre appartient à des nantis et non aux agriculteurs. Très tôt, le pays déjà minuscule est divisé en deux royaumes et les Haïtiens ne tardent pas à se faire remarquer pour les choix absurdes de leurs dirigeants. Mais ce qui fera le plus mal, c’est le détournement de l’Histoire pour faire croire aux Haïtiens qu’ils doivent leur indépendance non pas au génie militaire et à la discipline de leurs ancêtres mais plutôt à la fièvre jaune qui a affaibli l’armée française et à l’intervention de Satan avec qui nos ancêtres auraient signé un pacte pour libérer Haïti lors d’une cérémonie vaudou. Heureusement que certains esprits éclairés ont revisité l’histoire et rétabli la vérité dans toute sa clarté. La fièvre jaune a été apportée par les soldats français rappelés d’Egypte et qui ont été contaminés par l’eau lors de leur passage en Europe avant de rejoindre Saint-Domingue (Haïti). Ce ne fut pas une fatalité mais plutôt des lacunes dans la préparation et la gestion d’une expédition militaire. Les soldats français (dont le commandant lui-même a trouvé la mort par la fièvre jaune due à la contamination de l’eau) étaient définitivement moins préparés que les insurgés plus disciplinés par leur volonté et leur détermination à retrouver la liberté et fonder un nouveau pays. Quant à l’argument du vaudou, une révision de l’histoire met en évidence un niveau de sophistication stratégique qui a littéralement étourdi tout l’appareil colonial français et même les historiens (haïtiens inclus) jusqu’à aujourd’hui. Bookman n’était pas forcément un prêtre vaudou, mais plutôt un prêtre musulman devenu esclave anglais en Jamaïque. Son surnom de Bookman « l’homme du livre » vient de son habitude de lire le Coran selon Sylviane Diouf dans son livre « Les Musulmans africains rendus esclaves aux Amériques ». Bookman fut donc par la suite vendu par son maître anglais précisément parce qu’il tentait d’apprendre à lire et à écrire aux esclaves dont il avait la supervision. Dès son arrivée à Saint-Domingue, il aurait commencé à réunir les esclaves pour leur enseigner le Coran et fomenter la révolte. On devine que tout cela ne peut se faire qu’en cachette, dans les bois ou plus spécifiquement dans une zone très boisée, à l’abri des regards indiscrets. Et puisque Bookman leur enseignait le Coran (et la révolte en prime, une forme d’école islamique, pourrait-on dire), les autres esclaves le considéraient comme un prêtre musulman. Maintenant, comment s'appelle un prêtre musulman ? Imam! Et comment dit-on en créole «Allons dans les bois chez l’Imam?». « AN AL NAN BWA KA IMAM », d’où le terme Bois-Caïman. Bookman, un musulman, un prêtre musulman par surcroît, se situe bien loin, à l’opposé même du prêtre vaudou qui aurait bu du sang de cochon lors de la cérémonie ayant marqué le déclenchement de la révolte victorieuse des esclaves noirs de Saint-Domingue. Mais, comment est-on arrivé à une version différente dans l’histoire officielle? L’historien Claude Moïse a expliqué l’origine de ce problème dans son ouvrage « Dictionnaire de la révolution haïtienne » paru en 2008. Ce n’est donc pas une cérémonie de vaudou qui nous a donné notre indépendance, mais plutôt une révolte bien planifiée par des esclaves intelligents, déterminés et disciplinés. Haïti n’a jamais signé de contrat avec Satan ni avec aucun autre esprit pour sa libération. En toute objectivité, je doute même que les esclaves aient fait appel au Dieu de la Bible dans leur lutte pour la liberté puisque c’est au nom même du Dieu de la Bible qu’on les a asservis et maintenus en esclavage. Au terme de cette réflexion, j’espère que l’indépendance d’Haïti prendra dans notre conscience collective, une nouvelle dimension et que nous en saisirons pleinement la portée. Je souhaite que la journée du 18 mai ramène dans nos cœurs l’idéal de nos ancêtres et la discipline qui ont rendu cet exploit possible. J’espère qu’il nous fera passer d’une fierté folklorique et démagogique à une fierté responsable où la discipline, l’organisation, la planification retrouveront leur place. Alors, on pourra commencer à rêver à nouveau.