Le drame humain auquel font face les Dominicaines et Dominicains d’origine haïtienne
Première partie
NL
N.B. L’interview a été réalisée par Wooldy Edson Louidor, professeur et chercheur à la Pontificia Universidad Javeriana, basée à Bogotá, en Colombie. Elle a été publiée pour la première fois en espagnol sur le site web du Conseil Episcopal Latino-américai
Wooldy Edson Louidor (WEL): Joseph Harold Pierre, parlez-nous de vous? De quelle région d'Haïti venez-vous? Qu'est-ce qui vous a motivé à étudier et à travailler en République dominicaine?
JHP: Je suis né en Haïti à Arniquet, une commune du département du Sud, où j'ai fait mes études primaires et une partie de l'école secondaire. Puis, j'ai été reçu au séminaire-collège de Mazenod à Camp-Perrin, toujours dans le Sud, où j'ai obtenu mon diplôme d’études secondaires. À 20 ans, je suis entré dans la Compagnie de Jésus (les Jésuites) qui m'a envoyé en République dominicaine. Deux ans plus tard, j'ai quitté la congrégation et poursuivi mes études de premier cycle en philosophie et en sciences sociales. Entre-temps, j'ai aussi fait des études de licence et de Maîtrise en Economie. En Espagne, j’ai obtenu deux Maîtrises, l'une en Sciences politiques et l'autre en Administration publique.
Dès mon enfance, j’ai toujours été intéressé par le travail social et communautaire. J’ai été membre de plusieurs groupes, y compris le groupe Jeunesse Mariale que j'ai fondé à Camp-Perrin. En République dominicaine, ma vie est partagée entre mes engagements sociaux (NAPSA, Centro Bonó et Fondation Juan Felix Pepén) où je soutiens mes compatriotes haïtiens, et le travail professionnel et académique. Je suis également membre du Groupe de Réflexion et d’Action pour une Haïti Nouvelle (GRAHN), dirigé par le professeur Samuel Pierre.
WEL: Dans quelles institutions avez-vous travaillé en République dominicaine? D’après votre expérience en tant qu’étudiant et professionnel, qu’est-ce qu’un jeune Haïtien peut apporter à ce pays?
JHP: Depuis 2011, je travaille en tant que chercheur en économie au ministère des Finances de la République dominicaine. Je suis aussi conseiller en économie, en politique et en relations haïtiano-dominicaines au sein des institutions telles que Fondation Lettre de la paix adressée à l'ONU et Grant Thornton-République dominicaine. Je suis également professeur d’économie à la Pontificia Universidad Católica Madre y Maestra (PUCMM) et de science politique à l'Université ibéro-américaine. En outre, je suis membre du Comité scientifique de la Fondation Globale Démocratie et Développement (Funglode) qui réalise des publications scientifiques et organise des colloques et d’autres événements du même genre.
Aujourd’hui, la République dominicaine est une terre d’opportunités. Il s’agit d’une économie émergente qui a besoin de main-d'œuvre à bon marché en vue de continuer à progresser et à affronter la concurrence internationale. Dans ce contexte, les travailleurs haïtiens, et en particulier les jeunes, peuvent beaucoup apporter à ce pays. Toutefois, la situation d’immigration irrégulière de nombreux Haïtiens et leur faible niveau d’éducation les rendent très vulnérables sur le marché du travail dominicain, ils reçoivent donc des salaires beaucoup plus bas que ce que gagnerait n’importe quel autre travailleur (dominicain ou étranger) pour le même travail. Les ouvriers haïtiens apportent beaucoup à l’économie dominicaine, même si une partie de cette société pense à tort que les Haïtiens supplantent la main-d'œuvre locale et représentent un «fardeau» pour les dépenses publiques, en particulier dans le domaine de la santé et de l’éducation.
Mis à part les travailleurs du secteur informel que je viens de mentionner, il existe un groupe de jeunes, étudiants pour la plupart, qui travaillent dans les centres d’appel téléphonique (appelés "Call Center" en République dominicaine). La maîtrise de plusieurs langues (anglais, français, espagnol et créole haïtien) représente un avantage leur permettant de travailler dans ces entreprises internationales établies en République dominicaine. Dans ce secteur des services, les Haïtiens reçoivent un meilleur traitement par rapport à leurs compatriotes qui œuvrent dans d’autres domaines. Certains d’entre eux parviennent même à obtenir des postes plus importants que ceux occupés par les Dominicains dans le domaine des télécommunications.
La présence de la jeunesse haïtienne, en particulier celle des étudiants, peut aider à la «déconstruction» des préjugés et des stigmatisations qui existent en République dominicaine à l’encontre d’Haïti. En effet, beaucoup de Dominicains ont tendance à voir Haïti comme un pays peuplé de pauvres qui pratiquent le vaudou (considéré à tort comme synonyme de la magie noire, de la superstition et de la sorcellerie) et où règne la violence. Ces clichés engendrent du mépris et se sont convertis en principales causes d’actes criminels ouvertement antihaïtiens, comme cela s’est produit à Hatillo Palma en 2005 (où deux Haïtiens ont été décapités et leurs corps exposés) et bien d’autres atrocités. Par exemple, cette année, un Dominicain a tué un Haïtien dans une église à Santiago de los Caballeros (la deuxième plus grande ville du pays) parce que tout simplement l’Haïtien lui aurait dit en plaisantant de vendre sa moto si celle-ci ne pouvait pas démarrer.
Compte tenu de cette triste réalité, les jeunes Haïtiens en République dominicaine organisent des activités culturelles et sportives visant à projeter une meilleure image d'Haïti, à créer des liens de fraternité entre les deux peuples et à harmoniser leurs relations.
En pensant à l’avenir, par exemple en moins d’une décennie, de nombreux jeunes Dominicains occuperont des positions importantes dans leur pays, notamment dans la fonction publique. Si les autorités haïtiennes priorisent en Haïti l’intégration des diplômés des universités dominicaines, il sera plus facile pour ces professionnels (qui parlent déjà l’espagnol, connaissent la culture et l’histoire du pays voisin et ont des compagnons universitaires dominicains qui feront sûrement partie de la classe des dirigeants de leur pays) de mener des négociations avec la République dominicaine. Cela pourrait constituer une stratégie utile pour les deux parties. Ce sera donc une grande contribution non seulement pour Haïti mais aussi pour la République dominicaine qui, à plusieurs reprises, a été l'objet de sévères critiques provenant tant de l’intérieur que de l’extérieur pour le mauvais traitement infligé aux immigrants haïtiens et aux Dominicaines et Dominicains d’origine haïtienne.
WEL: En tant que professeur d’université, économiste, politologue et expert des relations haïtiano-dominicaines, quelles sont les principales failles de l’arrêt 0168/13 ? Comment cette mesure juridique a-t-elle affecté les migrants haïtiens et les Dominicains d’origine haïtienne?
JHP: L’arrêt du 23 septembre dernier souffre d’un ensemble de failles, dont les plus flagrantes sont les suivantes:
1) La faille de l’en transit" : L’arrêt se fonde sur le fait que les parents et grands-parents des individus affectés étaient "en transit" sur le sol dominicain. Il résulte de cette condition juridique la privation aux enfants de ces migrants du droit à la nationalité dominicaine, conformément à l’article 11.1 de la Constitution de 1966. Cependant, des gens qui ont vécu toute leur vie sur un territoire pendant des décennies ne sauraient y être "de passage". D'ailleurs, le Règlement de 1939 sur la migration définit l’expression "en transit" comme la situation d’une personne qui séjourne 10 jours au plus dans le pays.
2) La faille du recours à la Constitution haïtienne : Les défenseurs de la sentence ont recouru à la Constitution haïtienne en vigueur, laquelle stipule à l'article 11 que "possède la Nationalité Haïtienne d'origine, tout individu né d'un père haïtien ou d'une mère haïtienne qui eux-mêmes sont nés Haïtiens et n'avaient jamais renoncé à leur nationalité au moment de la naissance". Sous cet argument fallacieux, les personnes en condition irrégulière d’origine haïtienne, nées en République dominicaine, ne seraient pas apatrides sinon des Haïtiens en vertu de ce cadre légal susmentionné. Cependant, la République dominicaine, étant indépendante, ne peut se réguler sur la Constitution d’une autre nation.
3) La faille de la violation de la Constitution dominicaine : Les Constitutions dominicaines antérieures à 2010 accordaient la nationalité par le droit du sol (jus solis), comme il est illustré à l’article 11.1 de la Constitution de 2002. Or, la sentence a voulu appliquer le principe du droit du sang (jus sanguinis) de la Constitution en vigueur. Aussi, la mesure du Tribunal constitutionnel viole-t-elle la Constitution dominicaine de 2010 qui établit le principe de la non-rétroactivité de la loi (article 110) et celui de la favorabilité (art 74.4), par lequel une personne qui recourt à une loi doit jouir d’une interprétation en sa faveur pour la protection de ses droits.
4) La faille de la violation des traités et des conventions internationaux signés par la République dominicaine : selon la Cour interaméricaine des froits de l’homme (CIDH), le statut migratoire d’une personne ne peut être transmis à ses enfants. En outre, conformément à la Convention américaine des droits de l’homme, les résolutions de la CIDH son définitives et sans appel et ne peuvent être révisées au niveau interne par les pays membres.
5) La faille de rendre les citoyens responsables des erreurs de l’Etat : les citoyens ne sauraient douter de la validité d’un document délivré par l’Etat. Ainsi, on ne peut nier la nationalité aux citoyens nés avant 2010, même s’ils sont fils d’étrangers et même si leur inscription au Registre civil aurait été faite dans des conditions irrégulières, par erreur ou inexactitude, car on ne peut les inculper des erreurs commises par l’Etat.
Par ailleurs, il est important de souligner que cet arrêt a affecté les Dominicains d’origine haïtienne et les immigrants dans leur être le plus profond. Tout être humain a besoin d’un monde, comme dirait Max Scheler, à partir duquel il pourrait entrer en contact avec la réalité. Les personnes affectées par l’arrêt sont "jetées" au monde, mais elles n’existent pas, parce qu’elles ne sont pas considérées comme des citoyens et des personnes à part entière. En d’autre termes, il leur manque un espace qui les accueille et à partir duquel ils peuvent construire leur monde, leurs projets de vie et leurs relations. D’un jour à l’autre, disparaît ce fond ontique et anthropologique dont a besoin tout être humain pour son autoréalisation. Ce vide créé par l’arrêt a d’autres graves conséquences mais de nature différente.
Plusieurs expressions ont été utilisées pour qualifier l’arrêt 0168/13 : génocide civil, nettoyage ethnique-racial, apartheid, etc. Elles traduisent toutes d’une certaine manière les dommages psychologiques, légaux et sociopolitiques que cette mesure est en train de causer. En effet, l’arrêt a poussé la marginalisation des Dominicains d’origine haïtienne à son niveau le plus bas. Ils forment un monde à part sans identité aucune. Tandis que la reconnaissance de l’autre fait partie de son existence comme personne et contribue à son développement. La privation de la nationalité dépouille ipso facto ces Dominicains de leurs droits fondamentaux comme l’éducation, la santé et le travail décent. D’autre part, on a essayé de briser les liens de la solidarité et le sens d’appartenance à la communauté. Par conséquent, l’absence d’un point d'appui social de ces êtres humains peut développer chez eux des psychoses aiguës telles que la paranoïa et la schizophrénie.
« Vivre sans patrie est vivre sans honneur », cette phrase laconique du père de la patrie dominicaine, Juan Pablo Duarte, résume la situation dans laquelle se trouvent ces individus affectés par l’arrêt. Ce sera toujours un honneur pour tout être humain de participer à la construction d’un espace sociopolitique. Cependant, l’arrêt est sur le point de priver ces plus de 200 mille Dominicains du droit de participer à la vie politique de leur pays. Par ailleurs, il est important de souligner que si la nouvelle loi 169-14 tente de donner (ou de restituer dans certains cas) la nationalité à ces gens (statut légal de membre d’un Etat), il est hors de portée du cadre juridique de donner une citoyenneté pleine ou substantive, étant donné que cette dernière se fonde sur la pleine jouissance des droits civils, sociaux et politiques, articulés sur la liberté individuelle, le bien-être social et la participation politique, respectivement. La réalité de ces Dominicains se trouve placée à mille lieux de ces principes, et ce pour longtemps encore.
Du point de vue économique, les conditions de travail des personnes affectées par l’arrêt s’en trouveront de plus en plus fragilisées, avec pour corollaire direct la réduction de leur salaire. Il en résulte aussi l’augmentation de la pauvreté et de l’inégalité dans le pays, lesquelles affectent principalement une minorité ethnique historiquement exclue. A suivre......
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