Par le spectacle du monde, disait Jacques Lacan, nous sommes des «êtres regardés» : voilà bien l’effet du «Verbe du Silence» d’Emmanuel Ménard (Editions Cosmos, avril 2012). Son patriotisme est sans faille, mais l’hystérie nationaliste lui est étrangère. Car l’intérêt de son recueil de poésie est d’être une haletante métaphore des maux de notre pays, des calamités de notre époque, des horreurs d’une collectivité «perdue dans un présent qui se cherche et un futur qui désespère». (p. 19). Ceux qui connaissent personnellement Emmanuel Ménard, qui apprécient son imagination et sa fougue, que ne gêne pas vraiment un comportement parfois, en effet, aux limites de la culture contestataire, découvriront davantage. Energie, bonté, passion : il possède toutes ces qualités et vertus.
C’est aussi, à ce qu’il m’a souvent semblé, l’atout d’un cœur bondissant qui a toujours mis autant de spontanéité et de lucidité entre lui et son milieu, entre lui et ses amis. Qui peut occulter et nier cette «impasse indescriptible» (p. 21) qu’il n’a pas choisie et qui l’atteint comme une douleur profonde ? Sans parler du ton, plein de ferveur, irrigué d’onirisme, de réflexions prédictives constamment, mêlées à des angoisses et des problématiques citoyennes aiguës. La pesanteur et la générosité de cette saga poétique – car en fait il s’agit d’un long poème – s’empêtrent dans l’air du temps. Pleine de rebondissements et de tracasseries, la vie d’Emmanuel Ménard est aussi révélatrice que sa pensée. Entre pragmatisme et noirceur, tout un pays.
«J’ai confondu mes espoirs
avec mes espérances
d’hier
et pourtant
pourtant comme en syncope
les éternels va-nu-pieds
aux immobiles mouvements
atteints d’ilotisme
lampent la coupe pleine
de la sempiternelle fange» (p. 31)
Chacun sa manière. L’arrogance ou l’impuissance pour les uns et les autres, la poésie incandescente, incisive, que Emmanuel Ménard qui combine l’approche mystérieuse et le réalisme manie en esprit averti, laisse pressentir les «nouveaux temps / évocateurs / du commencement de la fin».Quel déluge d'images et de sentiments troublants! Lorsque les cauchemars surgissent, pas question de dormir en paix.
Quelque chose est montrée d’épouvantablement habituel et qui pourtant est notre lot à tous : un «pays en deuil» (p. 59). Encore ici est-il capté par un regard familier, celui de Emmanuel Ménard, bien sûr, mais surtout celui, désillusionné, d’un poète qui a tellement vu …
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.