Par Jean Abner Charles Haïti crie au secours, en proie qu’elle est à une crise préélectorale des plus aiguës, qui menace de l’enfoncer plus profondément encore dans son trou. En attendant d’en recevoir, personne ne se reconnaît une part de responsabilité dans cette crise. Les différents acteurs concernés s’amusent à se rejeter la faute, comme des gamins jouant à « qui perd gagne ». Il convient de prendre acte que la culture de l’irresponsabilité, ayant chez nous droit de cité, a réussi à s’installer dans tous les espaces. Même dans les plus hautes sphères de l’État. Certainement, « ces gens qui nous gouvernent » sont à l’image de la collectivité qui les a portés au pouvoir. C’est, d’ailleurs, ce qui fait dire que « les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent ». Que faut-il attendre, en effet, de dirigeants issus d’une communauté où la manière d’être de l’immense majorité des individus est déterminée par l’« avoir » ? Une communauté où tout est objet de possession, qu’il s’agisse de biens matériels, la pratique d’une profession, le pouvoir, voire Dieu lui-même ? « Le problème n’est pas d’avoir ou de ne pas avoir, mais le degré d’attachement de l’être à ce qu’il a ou à ce qu’il n’a pas », prévient Rainer Funk dans la préface de « l’Art d’Etre », le livre du célèbre psychanalyste américain d’origine allemande, Erick Fromm. Voilà, entre autres facteurs, qui explique les crises en cascade dans lesquelles se débat périodiquement la société haïtienne. C’est notre incapacité à gérer nos contradictions, à dépasser nos différences, du fait de notre attachement démesuré à une position, un statut ou autres. Attachement tel que notre être va jusqu’à se dissoudre dans la mare de nos petits intérêts, nous confondant ainsi avec ce que nous croyons posséder. Mais en réalité, nous devenons à notre tour un objet de possession. Achetable et corvéable à merci. Telle est Haïti. Notre patrie à nous. En tout cas, ce qu’il reste de l’héritage légué par les « pères fondateurs » de la nation. Mais vers quelles montagnes faut-il lever la tête, d’abord pour se sortir de cette crise orpheline de père et mère ; ou plutôt, cette crise fille de l’orage ? En fait, l’on ne s’inquiètera pas outre mesure, nous avons l’habitude des solutions made in OEA ; évidemment, sous la houlette de Monsieur l’Oncle. A moins, de notre part, d’un sursaut d’humanité, un éveil à la fierté d’être qui porterait les uns et les autres à choisir la voie d’un compromis honorable, sans accroc aux intérêts supérieurs du pays, pour trouver une issue négociée et nous éviter une nouvelle honte d’une résolution imposée. Quoi qu’il en soit, la nécessité de l’émergence d’un nouveau type d’Haïtien s’impose. Un citoyen qui sache faire le choix d’« être » en redécouvrant son énergie physique et mentale et son aptitude à se gouverner lui-même. Comme l’indique Fromm : « Vivre pour être signifie toujours que nous donnions un sens à notre vie en faisant usage de nos forces psychiques innées… à savoir, l’amour, la raison et l’activité productive ». Pour un type de personne pareil, dans les débats publics, les combats politiques et toutes autres causes de quelque caractère que ce soit, il est toujours relativement aisé de « prendre position par conviction, non par intérêt ». A la manière des intellectuels intègres, dont parle Pascal Boniface, géopolitologue français. Lesquels ne monnayent pas leur notoriété en échange de récompenses morales ou matérielles. A l’opposé de ceux que Boniface appelle les intellectuels faussaires qui, eux, se servent des causes largement validées par les médias au nom de leur publicité personnelle. Il importe de forger par l’éducation et la formation cette nouvelle manière d’être de nos compatriotes en vue de relations interindividuelles et de rapports sociaux améliorés. En vue d’une nation en lutte, se préparant à répondre à son « rendez-vous avec l’histoire ». Tout une révolution en réalité.