Comment définir notre humanité ? Cet exercice mental s'impose pour bien construire la réflexion que je vous propose aujourd’hui. En effet, une bonne intelligence nous oblige à utiliser les termes dans le même sens.
Alors dans cet essai, terme pompeux qui me donne l’impression de philosopher - le pas à franchir pour prétendre qu’un jour mes écrits soient étudiés et commentés dans les plus grandes écoles, et voilà la grosse tête me menacer. Mais elle ne me fait pas peur tant j’ai confiance en la solidité de mon cou -j'appelle humanité tout ce qui nous sépare de l’instinct, de la bestialité, notre humanité nous possibilise le raisonnement.
Moi, au lieu de voir l’être humain comme une résultante de conflit interne d’énergie manichéenne : le bien et le mal, l’animal et l’humain, je saisis notre humanité comme un perfectionnement de notre espèce qui la met ainsi en haut de l’évolution. Notre humanité ainsi ne s’oppose pas à notre bestialité, elle l’enrichit plutôt. Notre humanité, c’est donc un gain évolutif dont l’expression la plus patente est nos sentiments. Ils nous poussent au dépassement de soi, au don de soi. Nulle part dans le monde animal on ne verra un individu se jeter dans les flammes pour sauver un autre ! Cette humanité nous pousse donc au service de l’autre, élan potentialisé par la souffrance que nous voulons apaiser.
L’homme est grégaire et jaloux des siens qu’il protège, et c’est dans ce but que des métiers comme la médecine existent. Pour qu’elle se nappe d’un statut valorisant d’humanité, on s’attend donc de ses prestataires une propension à l’écoute de l’autre, à l’apaisement de sa souffrance.
Pourtant, trop souvent on reproche aux professionnels de la santé d’être insensibles à la douleur des autres. Pourquoi ? La formation médicale devrait-elle l’incriminer ? Essayons de l’analyser.
Lors de la deuxième année de médecine, l’apprenti médecin commence à utiliser des cobayes humains. Et, non progressivement, il va utiliser des humains, des humains morts qu'il va disséquer. Il n’a pas le choix, il devra se blinder, corriger sa répulsion, sa peur des cadavres et les découper. On pourrait se poser certaines questions du genre « Quelle compétence pour un futur médecin cet exercice est censé développer? C’est une connaissance, certes, mais quelle aptitude est-elle censée faire naître ? Toujours est-il que personne n’a trouvé choquant pour un jeune d’avoir à découper la dépouille de son semblable. Et il finit par y arriver. J’y suis parvenu, et après la mort n’avait plus la même signification pour moi, elle devint banale. Les cadavres ne représentaient plus que du matériel didactique et, trop souvent, il m’arrivait d’oublier qu’à un moment donné ils étaient vivants.
Plus tard, l’année suivante, le stage continu avec des vivants, malades qui souffrent et que l’on va devoir aussi triturer. Maintenant avec des mots. Eux aussi, au fur et à mesure, ne devenaient que des « cas » vus en théorie dans les cours, des exercices pratiques qui nous permettront plus loin de faire de magnifiques diagnostics, de merveilleux traitements peut-être au prix de la perte d’un peu de notre humanité.
Cette perte est en fait un amoindrissement de nos sentiments, de notre sensibilité; mais la nature ayant horreur du vide, cette absence sera comblée pour certains par l’appât du gain. Le profit se fera contre la souffrance de l’autre; et plus l’insensibilité sera grande, plus les honoraires importants. C’est en quelque sorte comme si notre anesthésie face à la douleur de l’autre mettait un baume sur nos scrupules. Heureusement, elle n’est ni complète, ni permanente pour la plupart d’entre nous. Mais, comme dans toutes les familles, il y a des brebis galeuses qui chez nous sont ces médecins véreux qui soutirent sans vergogne des sommes faramineuses : les orthopédistes qui opèrent des fractures sans déplacement; les internistes qui traitent des typho-malaria; des obstétriciens qui, entre deux césariennes inutiles, opèrent pour des kystes de l’ovaire physiologiques.
Pour éviter ce genre de dérapage, il faut une entité de contrôle, et c’est l’ordre. Sans lui, ce sera le chaos.
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