Sans surprise, les élections législatives et municipales n’ont pas eu lieu le dimanche 26 octobre 2014. La présidence, en combinaison rouge de sapeur-pompier, s’est empressée de rapporter, par un simple communiqué, un arrêté presque oublié convoquant le peuple dans ses comices. Le même jour, au Brésil, Dilma Roussef a été réélue président. En Ukraine, pays déchiré par des mouvements de séparatistes armés, des députés ont été élus. Les zones nouvellement autonomes devront aller aux urnes début novembre, tandis qu’en Haïti, on fait tout depuis trois ans pour s’éloigner des bureaux de vote. A ce petit jeu qu’on pourrait appeler « Flinguer Haïti en prétendant le contraire», les deux camps, gonflés de pseudo-démocrates, excellent. Plus qu’un énième faux pas sur le sentier de la démocratie, le reste du pays, presque spectateur du film de sa vie, est à plaindre. D’autant que tous les éléments de l’épreuve de force se mettent en place. A l’appel de l’opposition, dimanche, à Port-au-Prince et ses environs, plusieurs milliers de manifestants, munis de cartons rouges, ont sanctionné l’administration Martelly-Lamothe pour n’avoir pas réalisé les élections. Rien de plus normal. Mais, dans la foulée, l’opposition radicale, qui prétend vouloir des bureaux de vote, est logée à l’enseigne de la table rase, de la fin prématurée du quinquennat de Michel Martelly, accusé d’avoir manœuvré en vue d’être l’unique coq de la basse-cour le 13 janvier 2015. Aujourd'hui plus qu'hier, deux questions taraudent l'opinion: Cette opposition est-elle vraiment démocratique? Martelly peut-il profiter de ses propres erreurs? Les tentatives de réponse ne feront qu'éclairer un peu plus l'échec des chefs, tous les pouvoirs confondus. Loin d’être un « ti jezi nan po krab », Michel Martelly n’est pas à dédouaner par rapport à la radicalisation de l’opposition. Il n’a pas su jusqu’ici faire ce qu’il faut pour désamorcer la petite bombe, cette contestation de rues, au Cap, aux Cayes, à Port-au-Prince... Bien au contraire. Comme Jean-Bertrand Aristide avant lui, Martelly et son administration misent plutôt sur la répression des manifestations. L’appareil répressif est mis à contribution. Le ministère de la Justice, avec un communiqué surréaliste rendu public vendredi dernier, intimide. La PNH suit ses chefs politiques, glisse. Au point que peu de gens retiendront que ses agents ont été plus professionnels le 26 que le 17 octobre malgré ce faux pas, l’arrestation en pleine manifestation de deux militants politiques : Biron Odigé et Timothée Rony. Parce que la perception vaut le fait, ceux qui croient que ces deux hommes sont des « prisonniers politiques » ne sont pas uniquement dans les rangs de l’opposition radicale. Le porte-parole de la présidence, sur le ton de la persuasion, a assuré –sans convaincre- qu’il n’y a pas de prisonniers politiques en Haïti. Il y a du déjà-vu dans l’air. Et au moment où l’opposition annonce des manifestations en cascade pour libérer tous les prisonniers politiques, que le pouvoir s’énerve, l’épreuve de force, sauf un improbable sursaut de pondération, semble être inévitable. Comme si on ne savait pas qu’une fois pris dans l’engrenage de la violence, il est difficile de s’en sortir. Qui ne le sait pas dans ce pays où l’on ne se souvient plus des noms des forces de maintien de la paix de l’ONU depuis une vingtaine d’années ? Cela dit, s’il est vrai que Lavalas traîne un passé lourd, sulfureux, que ses chimères intimidaient, frappaient les opposants de Jean-Bertrand Aristide entre 2002 et 2004, le pays gagnerait si l’administration Martelly éviterait ce remake en 2014. Si, jusqu’ici, ce sont presque essentiellement des militants lavalas qui battent le pavé, rien ne dit que, dans ce pays où l’on déteste les abus commis par des chefs, que les rangs des manifestants ne grossiront pas à l’avenir. Juste pour cela. A cause de cela. Surtout pas parce que Lavalas offre une alternative viable au pays. Comme toujours, ce pays est prisonnier des petites choses, des petits conflits, des petits intérêts. C'est navrant...