Par : Robert Paret
Le constat est terrible. Cependant, il convient bien de l’admettre. Nous sommes une société en déliquescence.
Les citoyens de cette terre ont perdu, pour la plupart, leurs repères. Pour cause, les paysans de nos mornes s’en sont allés sous des cieux plus cléments, nourrir d’autres terres. Les habitants de nos villes sont devenus des fantômes blafards errant dans des espaces sans âme. Malgré le sophisme qui camoufle nos errements, nous avons peine à dissimuler nos bêtises. De ce fait, le monde nous regarde avec étonnement et nous gratifie d’une compassion qui nous cloue au pilori de l’histoire comme pour dire que 1804 ne fut qu’une chimère. Et ce jugement couvre d’opprobre la geste de nos valeureux aïeux. Méritent-ils un tel désaveu au constat d’échec d’un peuple, jadis si fier, qui s’en va aujourd’hui, sébile à la main, quémander à tous les comptoirs ? " " ? outrageante humiliation de voir notre pays, encore, soumis à une assistance internationale et occupé par des étrangers que nous avons conduits sur le chemin d’humanité grâce au bouleversement provoqué par le renversement de l’ordre mondial par les nègres de Saint Domingue, entamé dès 1791! "
Nous, héritiers de ce panache historique sorti des transes de luttes épiques, avons un devoir de mémoire envers tous ceux qui ont ensemencé cette terre de leur sang et de leur savoir-faire. Il nous incombe d’en assurer la survie dans le respect et la dignité. Nous n’avons pas le droit de ternir le rayonnement de ces hommes d’exception que furent les fondateurs de la nation et de tous ceux qui suivirent leur exemple tels : Anténor Firmin, Louis Joseph Janvier, Demesvar Delorme, Jacques Roumain, Jean Price Mars, Jacques Stephen Alexis, Lesly Manigat, Gérard Pierre Charles et tant d’autres.
De ce coin de terre que les colons français nommaient orgueilleusement, à juste titre, « La perle des Antilles », parce que pourvoyant à leur convoitise à la mesure d’une honteuse exploitation, il n’en reste que le hideux aspect d’un corps décharné – moins de 2% de couverture forestière, 80% de chômeurs, en plus de tous les maux qui nous accablent. Nous sommes loin de cette image idyllique - d’un autre temps - que les responsables d’État veulent faire passer à titre de publicité subliminale sur les nouvelles plaques d’immatriculation.
Et dire qu’Haïti, qui se glorifie d’être la première République noire du monde, a connu des périodes de gloire. A part l’épopée de la Révolution qui demeure l’acte le plus significatif de la transcendance de l’homme sur la barbarie, la participation du peuple haïtien à la lutte de libération de nombreuses nations sud-américaines restera à tout jamais gravée dans leurs annales. L’État haïtien s’est, de plus, distingué à bien d’autres égards sur le plan international. On retiendra l’aide apportée par Haïti en finance et matériels à la Grèce, dans la première partie du dix-neuvième siècle, sous le gouvernement de Jean Pierre Boyer, dans sa lutte d’indépendance face à l’Empire Ottoman. En 1933, Haïti protesta, seule, par la voix de son représentant à la Société des Nations, l’ambassadeur Alfred Nemours, contre l’occupation de la Lybie par l’Italie. En 1861, le Président Fabre Nicolas Geffrard apporta une aide décisive aux patriotes dominicains luttant pour reconquérir leur seconde indépendance de l’Espagne. Sans oublier de mentionner l’intervention à l’ONU, en 1945, de la délégation haïtienne menée par l’ambassadeur Emile Saint-Lôt en vue d’obtenir que le français soit considéré comme langue de travail au sein de l’organisation à côté de l’anglais. L’intellectualité haïtienne sera illustrée par bon nombre d’écrits de haut niveau académique dont l’un des plus percutants restera la réfutation cinglante en 1885 d’Anténor Firmin dans son essai anthropologique : « De l’égalité des races humaines » aux propos racistes du Comte Arthur de Gobineau : « De l’inégalité des races humaines (1884).». C’est dire que ce petit pays, malgré les contraintes internes de tout ordre, a fait l’histoire en apportant sa quote-part à l’évolution de l’humanité.
Depuis ces mémorables époques, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et la barque nationale tangue dangereusement. D’un temps héroïque, nous sommes passés à une période critique de notre évolution de peuple. Les quelques réalisations accomplies au cours des ans au prix d’efforts collectifs tombent en ruines ou n’existent tout simplement plus. Qu’on se rappelle que même après l’indépendance, nous étions exportateurs non négligeables de produits et de denrées agricoles tels que : sucre, café, cacao, bananes, etc. à travers le monde et dans les îles voisines de la Caraïbe. Faut-il mentionner que, dans les années cinquante, nous étions les pionniers, avec Cuba, de l’industrie touristique dans la région ? En ce temps, Port-au-Prince rayonnait de mille splendeurs et la Cité de l’exposition du Bicentenaire flattait l’orgueil national. Nos voisins dominicains tiraient de nous des enseignements profitables à leur industrie touristique naissante. Depuis lors, ils nous ont laissés à la traîne.
Aujourd’hui, ces rêves se sont évanouis et le terrible séisme de 2010 nous a donné le coup de grâce. La misère s’amplifie et la pensée s’effrite, au point que nous ne pouvons plus nous hausser à la hauteur d’une réflexion constructive. Autrefois, la qualité de l’enseignement que dispensaient les établissements privés et les lycées nationaux - nonobstant les restrictions dues à une politique éducative quasi inexistante - était d’un niveau autrement plus valorisant que celle prédominante de nos jours. D’où l’émergence de cadres politiques et professionnels mieux préparés au devoir citoyen.
Aujourd’hui, les discours et les discussions- heureusement pas tous- sonnent creux et sont ravalés au niveau d’une décevante platitude. On est pour ou contre, par fanatisme, sans arguments convaincants à l’appui. Tout est rose ou noir, selon ses intérêts. Dessalines ou Pétion ! Nous sommes devenus une société amorphe incapable de faire face aux défis à relever. Et l’indifférence gagne une grande frange de la société qui affiche une attitude de démission qui se reflète dans un réflexe de survie. Seuls se meuvent dans un combat stérile et sans grandeur les politiciens de tous bords qui prétendent avoir la solution à nos malheurs et tous ceux qui sont toujours prêts à sacrifier le pays sur le bûcher de leurs vanités. Dans ce contexte particulièrement difficile, avec des ressources aussi limitées, il faut savoir investir avec intelligence et parcimonie dans des projets utiles et rentables pour l’État qui sont à la portée de nos moyens, sans tomber dans l’irrationalité de stratagèmes politiciens.
Je ne suis plus de ceux qui disent : « Ayiti pap peri. » Le danger d’une destinée contraire nous menace. Une ironie du sort voudrait-elle que le Premier soit le Dernier ! Que Dieu nous épargne cette sentence.
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