Posée depuis quelque temps, et ce, à différents niveaux, la question de la qualité de l’enseignement dispensé en Haïti doit être considérée dorénavant comme une problématique nationale. Pour éviter les conséquences néfastes qui pointent à l’horizon, il est plus que temps de prendre le temps de bien comprendre pour bien décider.
La récente sortie du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) aura marqué un tournant. En réalité, il s’agirait d’une tentative pour redresser la barque du système éducatif. Parallèlement aux 12 mesures annoncées qui ne concernent surtout que les cycles préscolaire, fondamental et secondaire, les trois projets de loi déposés au Parlement visent à la modernisation de l’enseignement supérieur et professionnel.
Un examen officiel aux universités
Partant du constat que le système éducatif haïtien est disloqué depuis longtemps, la tentative du MENFP est surtout perçue comme un réveil. Mais elle ne va pas sans susciter des interrogations en raison de sa spontanéité. Il faut dire, par exemple, que les problèmes de l’enseignement supérieur et de la recherche sont assez compliqués pour ne pas songer à un large consensus. Thomas Lalime, qui intervient sur les projets de loi y relatifs, met en débat une proposition qui mérite d’être discutée.
Cette proposition, « Et si l’État imposait un examen officiel aux universités privées ?» (Le Nouvelliste, 27 octobre 2014), poursuivrait un objectif de correspondance entre les qualifications et les compétences des étudiants sortants de l’université. C’est peu dire quand on considère que la baisse de la qualité est systématique, affectant ainsi les flux de sortie en primaire comme au secondaire et finalement à l’université. Mais c’est beaucoup dire quand on tente de mesurer les enjeux du monde contemporain dans un contexte de mondialisation avec tout son corollaire.
Dans le fond, la proposition de notre estimable confrère est critiquable à plus d’un titre.
Premièrement, ce serait discriminant quand ce n’est pas du tout le cas pour les universités publiques, quoique jouissant d’un statut autonome en vertu de la Constitution de 1987 (art. 208). Deuxièmement, ce serait brader la modernisation de l’État lui-même, pendant que sa propre université est en faillite réelle, mais latente depuis plusieurs années. Troisièmement, envisager cette solution comme étant la solution, ce serait laisser le public sans protection dans le cadre de l’exercice des professions.
Des mots sur des maux du système
Pris isolément, le taux de déperdition scolaire (25 %) décrit par Lalime serait assez révélateur d’un malaise dans le système québécois. Mais ramené à ce système qui garantit un parcours éducatif approprié selon les capacités, il est pratiquement sans incidence sur la qualité des résultats universitaires. En plus, les universités sont en compétition pour l’excellence et la renommée internationale. Donc, elles veillent, elles-mêmes, constamment aux standards.
Sanctionnant elle-même les formations dispensées, l’université McGill reste, pour la neuvième année consécutive, la meilleure université canadienne (Classement Maclean’s 2013). Sur le plan international, cette université privée est classée au top 20 des meilleures universités du monde (QS World University Rankings 2012).
La situation est bien différente en Haïti et les données déjà avancées sont suffisantes pour prouver que la question de l’école haïtienne et de son rapport à la société haïtienne fait toujours l’objet d’une mauvaise appréhension. Alors que les débats se focalisent sur les faibles taux de réussite aux examens officiels, l’école subit essentiellement le poids de sa réduction à un véhicule de contenu pendant que son rôle de transmission de valeurs est systématiquement occulté.
La décadence de la société haïtienne n’a jamais été aussi liée à la mauvaise qualité du système éducatif. Que maintenant des mesures soient annoncées ou mises en application et des projets de loi déposés, la question reste entière : quel citoyen pour quelle société ? Si le flou persiste encore sur le comment du développement et de l’intégration des parcours éducatifs, les perspectives ne sont pas plus reluisantes. S’il est difficile d’anticiper des résultats, ce n’est pas donc demain que l’enseignement supérieur sera au bout de ses peines.
L’avenir de l’enseignement supérieur
À l’heure actuelle, l’avenir de notre enseignement supérieur, dont la dernière règlementation date de 1960, se joue au Parlement. Les parlementaires, d'on ne sait quelle législature, sont appelés à statuer sur deux projets de loi : l’un portant organisation, fonctionnement et modernisation de l’enseignement supérieur et, l’autre organisant l’Agence nationale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (ANESRS).
Pris à part, le premier se trouve à mi-chemin entre la gouvernance des universités et l’organisation du service public de l’enseignement supérieur. Cela dit, l’importance des confusions et des manques est considérable et le recours à la voie réglementaire excessif. Dans ces conditions, un risque évident de confiscation pèse sur ce qui est concédé d’autonomie par la Constitution. L’autonomie ne réside pas seulement dans la clarification des domaines de compétences, mais aussi dans la définition des compétences elles-mêmes.
Pour protéger cette autonomie et, d’une manière générale, défendre les intérêts communs aux établissements supérieurs, leur droit d’association doit être reconnu par la loi. À ce sujet, le projet de loi, qui ne fait aucune référence aux dispositions transitoires de 1997, ne statue pas sur la reconnaissance légale des Conférences des présidents et des recteurs d’universités. Mais il y a mieux. Il prévoit l’existence d’un ministre chargé de l’enseignement supérieur, pratiquement sans ministère et, par conséquent, dépouillé de ses principales responsabilités.
Un dispositif inefficace et inadapté
S’agissant du second, l’ANESRS y est érigée en institution indépendante mandatée pour contrôler et évaluer l’enseignement supérieur et la recherche. Ce statut d’indépendance appellera sans doute des ambigüités parce que l’Agence doit, en plus d’administrer ses propres lois et règlements, appliquer la politique gouvernementale en la matière. Sans référence ministérielle et avec l’obligation d’appliquer une politique non définie par elle, son indépendance risque d’être contreproductive.
La supervision de l’ANESRS est assurée par une instance composée de sept (7) membres dont un seul, celui désigné par le « MENFP », doit défendre les intérêts de l’État. En dehors du calcul du poids réel du vote de ce représentant, ce constat réitère le questionnement sur le projet d’établissement d’un ministère chargé de l’enseignement supérieur. En confiant à l’Agence le mandat de définir, entre autres, les priorités de recherche des établissements supérieurs
(art. 36.1), ce projet de loi reprend d’une main ce qui est accordé par l’autre en termes de liberté et d’autonomie.
Mis ensemble, les deux projets de loi ne font apparemment l’objet d’aucun débat national. Pourtant, ils jettent le voile sur les droits pour les établissements supérieurs de lever des fonds à travers des fondations par eux créées ou l’obligation de se donner des règles éthiques conformes à leurs missions. Aucun fonds n’est prévu, pas même un fonds pour l’excellence et la performance universitaires. Sous un autre angle, les responsabilités des universités ne sont pas définies en contrepartie de l’autonomie « accordée ». En dehors de la vraie mesure du problème et sans un bon toilettage, ces deux projets de loi, qui tordent la Constitution, s’acheminent vers un dispositif inefficace et inadapté.
Vers la création des ordres professionnels
Le problème de l’enseignement supérieur se mesure à l’aune de son sous-développement, de la prolifération des établissements et du mouvement d’inflation de diplômes. Donc, personne ne s’aviserait de contredire une démarche concertée et moderne visant le relèvement de la qualité baissante. Tout cela est bien nécessaire mais de loin insuffisant, avec ou sans examen officiel, pour protéger le public contre l’incompétence ou la malhonnêteté de certains professionnels.
Par principe, le diplôme n’a de valeur comme la présomption de connaissance. Parce qu’il n’habilite pas directement à exercer une profession, rentrent en jeu les ordres professionnels auxquels l’État confie, par la loi, le pouvoir de règlementer et de discipliner les professions, dans l’unique intérêt du public. Les ordres doivent, entre autres, s’assurer que les candidats possèdent la formation et la compétence requises avant de les admettre à exercer la profession.
En 2014, deux (2) ordres professionnels en Haïti ! Cette situation est totalement inacceptable. Au Québec, l'inventaire de l'Office des professions accuse pas moins de 45 qui règlementent les professions à usage exclusif et à titre réservé. À lui seul, le domaine des sciences médicales en compte 22. Cela démontre l’importance rattachée à l’exercice professionnel mais aussi et surtout accordée à la vie. A cet effet, l’article 51 du premier projet de loi mérite d’être cité parce qu’il introduit une innovation majeure : le code des professions/lois professionnelles. Et puis ?
Le droit à l’autoévaluation
La reddition de comptes des établissements de l’enseignement supérieur constitue un élément important d’assurance qualité à la charge de l’État. Elle doit être légalement respectueuse des autonomies en jeu pour permettre aux intervenants de développer leurs potentiels. C’est pour cette raison qu’elle se confine dans une perspective externe fondée sur l’autoévaluation, exercice piloté par l’université elle-même.
Avec plus de 50 000 bacheliers admis dans les années antérieures à 2014, le nombre de candidats à l’enseignement supérieur n’a jamais été aussi important. Cela arrive dans un contexte où les établissements supérieurs sont, comme ceux des autres réseaux en amont, traversés par toutes sortes de déficiences et d’inégalités dans une société qui peine à trouver sa voie.
Quand l’École ne peut contribuer à la démocratisation du savoir et promouvoir l’égalité des chances, la jeunesse est sacrifiée sur l’autel de l’immobilisme. Agir, pour responsabiliser chacun des acteurs dans le respect de ses compétences, est un devoir sacré.
Jean-Marie Similien
jsimilien@yahoo.com
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