Le Nouvelliste : Professeur Watson Denis que veut dire pour vous l’élection de Michaëlle Jean au poste de secrétaire générale de la francophonie ? WD : On peut considérer l’élection de Michaëlle Jean comme un événement pour Haïti et pour l’OIF. C’est un grand événement pour Haïti parce que c’est pour la première fois, à ma connaissance, qu’une personne ayant pris naissance dans ce pays a accédé à un poste aussi élevé que celui de Secrétaire général d’une organisation internationale. Aussi, l’accession de Mme Jean à ce poste représente un événement pour l’OIF parce que la personne choisie est une femme, née en dehors du continent africain. Ce qui voudrait dire qu’il y a des changements qui se pointent à l’horizon au sein de cette organisation. Michaëlle Jean avait plusieurs atouts qui ont finalement joué en sa faveur. D’abord, parce qu’elle est canadienne ; sa candidature a été présentée par le Canada qui l’a soutenu à tous les niveaux et à toutes les étapes du processus électoral. Ensuite, parce qu’elle est une femme francophone distinguée qui a fait ses preuves dans un monde dominé par la culture anglaise et la domination anglo-saxonne. Enfin, parce qu’elle est d’origine haïtienne, un pays qui a inventé la francophonie avant la lettre. Déjà à la fin du XIXe siècle, les intellectuels haïtiens, tels que Demesvar Delorme,Anténor Firmin, Louis Joseph Janvier, Edmond Paul, etc…, des francophiles de belle eau, avaient proposé à la France un « mariage d’amour » en vue de contrecarrer la suprématie des Etats-Unis dans les Amériques. La Francophilie, avec des objectifs politiques, économiques et culturels, a été la grande politique extérieure de l’Etat haïtien, de la fin du XIXe siècle jusqu’au XXe siècle. J’en connais quelque chose au sujet de la Francophonie haïtienne pour avoir préparé et défendue une thèse de doctorat sur cette importante question. Ainsi, on peut considérer les intellectuels haïtiens, dans l’isolement international qu’ils se retrouvaient à l’époque, comme les pionniers de la Francophonie. J’ai publié, je crois en 2004, dans les colonnes du journal Le Nouvelliste un article en ce sens, pour expliquer ce point d’histoire tel que promu l’intelligentsia haïtienne. LN : Pensez-vous que Michaëlle Jean avait toutes les chances à ses côtés pour accéder à ce poste? WD : Michaëlle Jean avait un autre avantage, elle est une fille de la diaspora africaine. Haïti, peut-être considérée, de par les origines migratoires de la majorité de sa population, des éléments religieux et sociologiques de sa culture et ses relations tumultueuses avec les puissances du monde, hier et aujourd’hui, comme le pays ou l’Etat le plus africain sous le continent américain. Finalement, la conjoncture internationale, mieux les bonnes relations diplomatiques entre Haïti et la France, a largement bénéficié à Michaëlle Jean. En effet, celle-ci a bénéficié des bons sentiments des autorités françaises à l’égard d’Haïti, des Haïtiens et des Haïtiennes. Haïti a tellement fait pour la France, ce pays a tellement défendu et promu la langue et la culture française sur l’échiquier international, depuis les premiers instants de la proclamation de son indépendance, en passant par la politique extérieure de la Francophilie jusqu’à la décolonisation, que la France ne pouvait pas, dans ce contexte si précis, tourner le dos à Haïti. Mme Jean se présentait aux uns et aux autres avec des caractéristiques différentes, qui, mises en commun étaient des facteurs de complémentarité. Tous ces facteurs augmentaient sa chance pour remporter les urnes. Elle est de nationalité canadienne, Canada est un pays du Nord, de l’Amérique du Nord, donc elle se présentait comme une candidate avec des atouts économiques très puissants. En même temps, elle est d’origine haïtienne, un pays qui a porté sous les fonds baptismaux, et ceci depuis des lustres, le projet de la Francophonie et qui a revendiqué avec bravoure et panache depuis 1928 la Négritude et ses origines culturelles africaines. L’Afrique francophone non plus ne pouvait pas tourner le dos à une fille d’Haïti - ce pays qui, pour paraphraser l’intellectuel Hannibal Price a voulu réhabiliter la race noire et le continent africain.Ce sont tous ces facteurs de complémentarité qui ont concouru à la victoire par consensus de Mme Jean. Doit-on le répéter, par exemple, Mme Jean de par sa trajectoire politique était une candidate du Canada, en même temps de par ses origines, sa personnalité ou sa projection personnelle, se présentait aux urnes comme une candidate d’Haïti- qui l’a soutenue comme elle pouvait. Fort de toutes ces considérations, le poids de l’histoire et des relations internationales, j’ai toujours cru, dès le lancement de la candidature de Mme Jean qu’elle avait toutes les chances de gagner, tout au moins à 70-80%. J’avais laissé les 20% pour les inconnus de la politique. Donc sa victoire ne m’étonne pas, tout au contraire je m’attendais à ce dénouement heureux pour la démocratie et la consolidation des institutions internationales. LN : Sachant que l’intérêt du Canada sera au premier plan, pensez-vous que l’élection de Mme Jean aura des retombées pour Haïti ? WD : La première retombée de l’élection de Michaëlle Jean pour Haïti c’est un sentiment de fierté nationale. Chaque Haïtien, chaque Haïtienne sait maintenant qu’une ressortissante haïtienne est secrétaire générale d’une organisation internationale, une toute première dans l’histoire. A ce titre, la nouvelle secrétaire générale placera très haut le nom d’Haïti, pas le drapeau haïtien, parce qu’elle ne portera pas un passeport haïtien dans ses différents voyages officiels et les déplacements internationaux. Le cas de Mme Jean doit nous inciter à renforcer la diplomatie haïtienne, à consolider l’économie nationale afin que, demain, Haïti puisse être en mesure de présenter et soutenir ses propres candidats pour occuper des postes de responsabilité et de leadership au sein des organisations internationales. Ainsi, les heureux gagnants pourront mieux défendre les intérêts d’Haïti, influencer le multilatéralisme et jouer un rôle déterminant sur la scène internationale. A n’en pas douter, l’élection de Mme Jean peut bien ouvrir des portes à des compatriotes haïtiens, on s’attend aussi à une presence haïtienne plus visible dans les couloirs de l’OIF à Paris et dans les pays francophones du monde, à un renforcement des programmes de coopération dans le domaine de l’éducation et de la culture. LN : Mesurez-vous l'ampleur des défis auxquels Michaëlle Jean devrait faire face durant son passage à la tête de cette organisation internationale, surtout elle a fait promotion économique de l’OIF comme une communauté économique renforcée durant toute sa campagne ? WD : Le véritable enjeu de la Francophonie aujourd’hui c’est l’économique. Mme Jean avait proposé durant sa campagne électorale aux Etats membres de l’OIF une communauté économique renforcée. On doit voir comment elle va s’y prendre pour y arriver. Elle aura sans doute le soutien du Canada qui a soutenu sa candidature du bec et des ongles. Des pays francophones, tels qu’Haïti, le Mali, le Burkina Faso, ont besoin des investissements importants pour se régénérer et se stabiliser.Les Etats francophones, anciennes colonies de la France, ayant aujourd’hui la langue française en partage, doivent toujours se mesurer en permanence ou se comparer avec les pays anglophones qui se sont émancipés du joug colonial britannique. La balance n’est pas toujours favorable à la France ou aux pays francophones. Mme Jean a le devoir d’impulser une économie intégrative nouvelle dans le monde diversifié de la Francophonie, non seulement dans le domaine des arts, de la culture et de la littérature, mais également dans les champs de l’économie, des sciences et des nouvelles technologies de de l’information et de la communication.