Jusqu’ici, j’avais encore moi-même minimisé la question adressée au président Martelly, au cours de l’interview de TV5 Monde, sur son positionnement par rapport aux tendances économiques et politiques du monde occidental. Réalisant peu à peu l’ampleur de la question, je mesure mieux maintenant la dimension hautement lamentable de la réponse. Toutefois, je ne veux pas revenir ici sur l’entrevue déjà fameuse du président . Mon objectif dans cet article est plutôt de réfléchir sur le système politique haïtien et d’inviter à une action collective urgente pour sa rédemption. Toutes choses étant égales par ailleurs, quand un président de la République ne s’identifie à aucun courant politique ni à aucune doctrine économique du monde, non seulement il confesse instantanément qu’il n’est pas en mesure de situer sa propre vision stratégique, mais, ce qui est pire, l’inexpérience politique avouée du dirigeant suprême d’Haïti cesse immédiatement d’être une excuse et révèle, par le seul fait d’être à la place qu’il occupe, toute la déliquescence du système politique haïtien: un système creux, implosé, abandonné depuis toujours à la dérive, au détriment des valeurs nationales et républicaines et à la merci (sauf quelques rarissimes exceptions) de faux-prophètes et d’opportunistes, audacieux, cyniques et, de temps en temps, criminels. À l’aube du cataclysme annoncé du 12 janvier 2015, la grande question n’est-elle pas de se demander de quelle manière pourrait-on sauver le système politique haïtien et résoudre une fois pour toutes les questions de l’instabilité politique et de l’organisation structurée du projet démocratique ? La mort des convictions et des idéologies politiques : le règne des opportunistes et des slogans populistes À ma génération qui a trente ans aujourd’hui, ont été rapportés les prouesses et les déboires des jeunes kamoken socialistes et communistes qui ont été un peu rêveurs, certes, mais convaincus et déterminés à chambarder le système obscurantiste et sanguinaire des Duvalier. Les survivants de cette famille de combattants qui ont choisi de continuer la lutte politique constituent le groupe des ténors de la classe politique actuelle qui n’ont pas pu aller plus loin que l’impasse de la transition démocratique. Des fausses promesses lavalassiennes à l’instantanée convergence démocratique, de l’effervescence militante des GNB face aux égarements populaciers des Rat pa kaka, en passant par la soumission aveugle puis l’insouciance irresponsable de Préval, la projet démocratique postduvalérien n’a pris que le raccourci du populisme et de la gabegie administrative au détriment du renforcement des institutions politiques. Au comble de l’hébétude, se donne le spectacle des tenants du pouvoir politique actuel accusés d’un néoduvaliérisme qu’ils n’assument pas et qui, en même temps, comme dans un cocktail, brassent des vieux et des jeunes serviteurs duvaliéristes avec d’anciens majordomes lavalassiens et d’anciens fanatiques et amis du président-chanteur, des novices ou des inclassables en politique, amateurs de la bonne chair et de la belle vie. Tout ceci nous amène à conclure que la gauche, le centre ou la droite démocratique haïtienne ne signifie plus rien. La majeure partie des partis politiques à vocation démocratique n’a souvent été que l’histoire d’un homme ou d’un clan, incohérent de surcroit. Difficile est de déterminer également quelle serait la vraie appartenance politique de certains officiels d’aujourd’hui sachant qu’ils ont été plusieurs fois élus au même poste ou à d’autres fonctions, mais sous des bannières différentes parfois idéologiquement contradictoires. Toutefois, c’est avec les politiciens ou plutôt avec les institutions politiques qu’il faudra changer ce pays, mais comment faire? Le système bipartite américain et dominicain : au-delà des contradictions et des imperfections individuelles Depuis plus de 150 ans, un système bipartite est mis en place aux États-Unis d’Amérique et, depuis 40 ans, même avec des hauts et des bas, le même système fonctionne en République dominicaine. Leur histoire est tissée de grandes déceptions et d’égarements multiples, mais le système garantit la stabilité et le progrès. Vu son histoire et son image récente, le Parti démocrate américain est un parti qui vacille entre la gauche et le centre en comparaison avec le Parti républicain, son rival, généralement aligné comme un parti de droite principalement conservateur. Abraham Lincoln est devenu pourtant en 1860 le premier président du Parti républicain qui a été fondé en 1856 avec un grand nombre de dissidents démocrates qui luttaient contre le maintien de l’esclavage, défendu à l’époque par le Parti démocrate. Aujourd’hui, on croirait plutôt que la figure de Lincoln et la position du Parti républicain à l’égard du système esclavagiste conviendraient mieux à l’image que l’on s’est faite du Parti démocrate. Mais les partis politiques sont des êtres vivants. À l’instar des humains qui les composent, ils naissent, ils grandissent, ils se contredisent et se transforment. De même, le Parti libéral dominicain, fondé en 1973 par le professeur Juan Bosch qui a aussi fondé en 1939 le parti rival (le Parti révolutionnaire dominicain), n’est plus totalement à présent dans la ligne que lui souhaitait son fondateur. La formation du PLD est de plus le fruit d’une dissidence qui suivit l’opposition de Bosch au jeune Jose Francisco Peña Gómez dont il avait pourtant vanté l’enthousiasme et l’intelligence. L’alliance du Front patriotique (Frente Patriótico) qui occasionna en 1996 la première arrivée du jeune Leonel Fernández au pouvoir et qui se maintient encore est souillée également d’opportunismes et de coups bas politiques. Fernandez en outre qui se veut à la fois un ami d’Haïti, un fils adoptif de Juan Bosch et un héritier idéologique de Balaguer est un homme de grandes contradictions. Cultivé, il sait bien que Joaquin Balaguer a été l’un des plus grands idéologues de l’antihaïtianisme raciste de la culture dominicaine . De plus, Balaguer, en dépit de sa bonne formation intellectuelle, a été pendant trente ans l’un des principaux courtisans du dictateur Trujillo dont il a hérité finalement la présidence en 1966 avec le soutien de Washington qui avait préalablement renversé en 1963 le gouvernement socialiste élu de Bosch via un coup d’État et une invasion militaire américaine. Néanmoins, qui peut nier que le peuple américain doit autant au Parti républicain qu’au Parti démocrate pour la survie et l’épanouissement de l’American Dream. De même, le peuple dominicain doit autant à Bosch, à Peña Gomez qu’à Balaguer et à Fernandez pour la stabilité politique, la modernisation et la croissance économique dont il peut s’enorgueillir aujourd’hui en dépit des scandales récents de corruption et des grandes inégalités sociales encore existantes. Selon des données fiables du programme conjoint Perspectives Monde de la Banque mondiale et de l’Université de Sherbrooke, depuis plus de 50 ans (1961-2013), la République dominicaine maintient une croissance économique annuelle positive dont la moyenne est de 5.4%, l’apogée étant atteint en 1970 avec un taux de croissance annuelle de 18.2%. Selon la même source, Haïti a affiché en 2013 un PIB par habitant (PPA. (Parité Pouvoir d’Achat) de 1 703$US, 6.86 fois plus bas que celui de la République dominicaine évalué à 11 696 $US . Somme toute, au-delà des catégorisations générales hâtives, retenons qu’il n’y a ni hommes ni partis politiques irréprochables. Cependant, en démocratie représentative, sans l’institutionnalisation de la pratique politique par le biais des partis politiques qualitativement modernes et quantitativement représentatifs, la stabilité politique et la croissance économique ne seraient que des rêves, fragiles et irrésistibles aux instincts anarchiques traditionnels et aux obsessions individuelles du pouvoir. La solution haïtienne du grand rassemblement contradictoire mais réunificateur et constructeur Il est historiquement reconnu que l’Haïtien s’est toujours montré incapable de se mettre d’accord sur un projet national de construction ou re-construction. Les plus grandes gloires nationales, celles de 1804 et de 1986, ont d’abord été des efforts de chambardement ou carrément de destruction de deux systèmes rebutés. Les projets de construction de 1805 et de 1987 qui s’en suivirent respectivement ont bel et bien avorté. Présentement, les leaders politiques haïtiens, représentants de gros, de moyens et de petits partis politiques, s’entredéchirent même s’ils ne se contredisent nullement sur l’essentiel. On pouvait les regrouper en deux groupes : ceux qui promeuvent une révolution par le bas et ceux qui veulent cette même révolution mais à partir des élites. Avec ces deux groupes, on pourrait former deux grands partis politiques, robustes et contradictoires. Peu importe le positionnement adopté, l’essentiel serait de faire le choix d’une doctrine politique, d’en être convaincu et de réinventer ou d’inventer ainsi un système stable bipartite de partis politiques en Haïti. En réalité, l’idée n’est pas de répéter l’expérience des créations fortuites des plateformes et des alliances opportunistes pour tenter d’accéder au pouvoir. L’idée est de procéder à la fusion véritable et définitive de la multitude des partis en deux partis politiques opposés. Pour y arriver, les prix à payer seraient certainement nombreux et élevés. Il faudrait peut-être commencer (1) par renoncer à son orgueil personnel d’être seul chef éternel de son parti même en étant un perpétuel candidat malheureux aux élections, (2) par accepter – pour un projet politique plus vaste et au risque d’occuper un rang moins important au sein du nouveau parti – la mort pénible de son petit projet politique amical et familial, adulé depuis très longtemps, (3) par accorder toute sa confiance, même si c’est difficile, à de vieux adversaires politiques, (4) par relever, au sein des partis politiques majoritaires,le défi d’accorder toute la place et le respect mérités à certaines grandes potentialités individuelles issues de petites structures politiques. Bref, autant les prix à payer seront grands autant les bénéfices à gagner par le peuple haïtien seront incommensurables. En fin de compte, quand on y pense sérieusement, on dirait même qu’on n’aurait absolument rien à perdre par rapport à la dimension incalculable des bénéficies collectifs. À un niveau politique immédiat, cela permettrait d’abord à la classe politique actuelle agonisante de s’en aller dans la dignité et à la nouvelle génération montante ensuite de ne pas sombrer dans l’improductivité et la dispersion traditionnelles. Il reste enfin aux leaders politiques de se décider. Que sera 2015 pour Haïti? L’année de l’affirmation d’une maturité politique responsablement acquise et assumée ou celle de la répétition du chaos politique ayant conduit et pouvant reconduire encore à l’affront de 1915? C’est une question de vie ou de mort, de renaissance ou de suicide collectif. Par amour pour Haïti, je ne peux que nous souhaiter et nous recommander la vie.