Publiée aux Editions de l’Université d’Etat d’Haiti, la thèse de doctorat de Georges Eddy Lucien, servie par une intelligence limpide et curieuse, présente un grand intérêt puisqu’elle concerne la période de l’Occupation américaine (1915-1934) et les premiers gouvernements «nationaux» (1956). Il faut bien feuilleter ces pages fracassantes et instructives, en ces temps de sombres présages. A l’approche du centenaire de la première intervention étrangère en Haïti, richement documentés, les deux volumes du travail de synthèse de Georges Eddy Lucien - « Une modernisation manquée. Port-au-Prince (1915-1956)» - méritent toute notre attention. Les Blancs américains sont intervenus chez nous, comme on le sait, pour mettre fin à l’instabilité politique et institutionnelle avec son lot de malheurs, de violences meurtrières et de pauvreté. On connaît la suite : le projet de création d’un État moderne a échoué. Après le départ des Yankees, la centralisation va déboucher sur l’asphyxie des autres villes et le dépérissement des économies y afférentes. Cette déplorable régression, caractérisée par le poids grandissant de la capitale port-au-princienne, a été accompagnée, sur les plans politique et économique, par la toute-puissance des élites dominantes. La vulnérabilité et l’illégitimité du « nouveau» système étaient là : une succession de dysfonctionnements qui allaient se manifester de façon outrageante sous les régimes de Sténio Vincent (1930-1941) et de Paul Eugène Magloire (1950-1956) malgré la volonté de modernisation de Dumarsais Estimé (1946-1950) à travers la commémoration du Bicentenaire de notre indépendance. Broyée par la satrapie militariste, cette belle expérience de rénovation urbaine est aujourd’hui un souvenir lointain. Les problèmes soulevés par Georges Eddy Lucien avec beaucoup de rigueur sont d’une extrême gravité : projets de modernisation ou de transformation des structures urbaines ; mise en œuvre des programmes par les pouvoirs en place. Sur une période aussi longue, on ne peut pas occulter les faits. En effet, la conclusion finale sur laquelle débouche le bilan catastrophique de ces interventions sur la ville de Port-au-Prince illustre avec effroi un phénomène de «métropolophagie», c’est-à-dire comment une métropole peut monstrueusement dévorer le reste du pays, ses ressources en hommes et en capitaux. Prisonniers de leur mesquinerie et de leur crétinisme, les gouvernements qui se sont succédé pendant toute cette période- et jusqu'à nos jours – ont été incapables de produire une structure économique et des infrastructures capables de faire face à l'accroissement de la population. D’où ces mutations et dysfonctionnements surréalistes, que connaît actuellement Port-au-Prince. Tout compte fait, cette étude est conçue comme un outil d’explication de l’histoire politique du fait urbain haïtien et également comme un instrument de prospective. C’est une œuvre de haute portée. Et cela devrait nous donner envie de changer de vision, de plonger dans le corpus bouillant de son écriture