Pour le formateur au niveau universitaire que je suis, un choix s’impose. D'abord j’essaye de développer une sorte d’automatisme chez mes élèves qui feront les gestes sans en connaître la justification. Ils me feront confiance et les accompliront avec bonne conscience. L’autre choix consiste à développer plutôt chez eux un esprit critique, basé sur un raisonnement dans lequel la pertinence de certaines connaissances est remise en jeu. Ceci avec pour but de les inciter à aller plus loin que le concepteur de l’idée initiale pour l’enrichir de nouvelles découvertes découlant de cette réflexion critique. Cependant, ce deuxième choix est compliqué, car trop d’étudiants possèdent un déficit en raisonnement. Comment cela a-t-il pu arriver et quels en sont les conséquences ? Pour répondre au pourquoi de cette situation, j’ai ma petite théorie mi-scientifique, mi-émotionnelle. Elle se base sur un constat : depuis la chute des Duvalier, l’école classique perd un mois d’études pour les institutions réputées sérieuses, trois mois pour les autres. Ceci donne un déficit de un à trois ans lorsque le cycle scolaire sera bouclé. Mais un déficit en quoi ? Le programme sera amputé des fois de certains chapitres, mais pour la plupart du temps, surtout au niveau des bonnes écoles, il sera vu en entier. Ici nous voyons donc l’émergence d’une école à deux vitesses : celle qui boucle le programme et celle qui n’en a cure. Le plus troublant est que la première est surtout dans le secteur privé et la deuxième dans le public. Encore plus troublant : C’EST LE MÊME CORPS PROFESSORAL, il aura ainsi une attitude professionnelle dans le privé et dilettante dans les écoles publiques, marquée par des retards et des absences. Cette différence envoie un message fort aux apprenants : l’enseignement dans le secteur public est plutôt basé sur un sauve-qui-peut. Mais le programme n’est pas le seul déficit. Si le programme peut être malgré tout vu, il y a quelque chose qui ne va pas se rattraper : ce sont les heures de réflexion et d’études, les heures d’intégration des nouvelles notions apprises, les heures d’interprétation des données présentées et enfin la capacité à raisonner. Ces pertes, non pas d’apprentissage mais plutôt de capacité en apprentissage, sont énormes et là encore se retrouvent dans le secteur le plus miné par les grèves : le secteur public. Mais pour l’écolier, il doit réussir en dépit de tout, car cela est vital pour lui. Comment y arriver ? Ne pouvant raisonner, il va se rabattre sur le seul moyen qui lui reste : le par-cœur bête et borné, il va retenir sans comprendre. Les instances d’évaluation, de façon consciente ou pas, ce qui fait d’elles des cyniques ou des ingénues, vont axer les examens plus sur des notions de récitation que de réflexion, d’où les nombreux « tchala » grâce auxquels l’apprenant, en étudiant les questions réponses, peut s’en tirer sans avoir rien compris. Je pense que tous les parents qui ont fait étudier l’histoire d’Haïti à leurs enfants comprennent ce que j’écris. En fin de compte, l’enfant fait de bonnes notes dans cette matière mais il en vient à perdre toute notion de chronologie, surtout s’il est dans une école, qui n’ayant pas eu du temps pour boucler le programme, se rabat sur cette méthode. Cependant, un autre déficit vient aggraver tout cela. Le plus grand déficit se retrouve dans l’apprentissage du français, dans sa pratique. Quand vous allez apprendre l’anglais, tout vous est donné dans cette langue, même les explications. Il paraît qu’une pratique par immersion totale vous oblige à penser dans cette langue, vous permet de l’utiliser plus rapidement. Cette méthode est utilisée, d’après ce que j’ai compris, pour toutes les langues, sauf… pour le français ! En effet, c’est dans la mentalité de tous que pour le comprendre, l’on soit obligé de passer par le créole ! En résumé : pour comprendre et parler l’anglais, l’apprenant est plongé dans un milieu anglophone à 100%. Mais pour comprendre et parler le français, il faut d’abord parler créole ! Aberrant, non ? Le résultat est grave, car cette langue est de moins en moins enseignée dans les institutions de formation qui pourtant la font en français. Le déficit se voit dans la méconnaissance de la signification des mots qui seront utilisés mal à propos. L’apprenant le comprend de moins en moins, d’autant plus que les formateurs le connaissant de moins en moins perdent la capacité de l’enseigner. De toute façon, le français reçoit des flèches de tout bois pour le dénigrer, et le pire argument est de dire que ce n’est pas la langue de l’Haïtien… Nous voici donc en présence de bacheliers, ne pouvant raisonner et ayant comme base de communication une langue académique dénigrée qu’il domine peu et un autre peu académique parce qu’en formation et n’ayant dans son histoire aucune référence cognitive sur les grands thèmes de réflexion de la vie, ne possédant aucun terme technique. Le résultat est un raisonnement aberrant comme on peut le constater dans les revendications estudiantines suivantes. Un exemple criant : le problème de la résidence hospitalière. Voyons les arguments développés Le premier est le respect de la loi attachant l’hôpital général à l’UEH simplement en l’appelant HUEH. Pourtant la lecture de la loi révèle qu’elle fut promulguée simplement pour élever l’hôpital général au grade d’hôpital universitaire et le mettre sous la supervision de la direction générale du MSPP. Alors comment une institution sous la dépendance du MSPP, selon la loi, peut-elle dépendre de l’UEH sans aucun cadre légal ? Maintenant, comment et par quel raisonnement peut-on conclure que cette loi assume la discrimination entre les postulants à la résidence hospitalière ? Mais le plus étrange est que le fameux 3e cycle n’a aucune existence légale et seul le MSPP légalement en a la charge. Comment donc le fait que les universités ne possédant par leurs hôpitaux n’ont pas le droit d’envoyer leurs diplômés faire leur résidence hospitalière à l’HUEH ? Il n’y a aucune logique ! Et pourtant, cette façon erronée prévaut un peu partout avec une prédilection pour le… Parlement.