On a parfois l’impression que la vie nous pousse vers des chemins étroits, des impasses, vers le malheur même. On est alors tenté de penser-si on n’a pas la foi solide- que Dieu nous abandonne. Tout ce que je peux dire,c’est - je crois - que Dieu ne cesse et ne cessera jamais de nous aimer, mais nous avons notre libre arbitre. Nous avons la liberté de choisir. Et ce sont nos choix, conscients ou inconscients, qui, le plus souvent nous, conduisent vers le bonheur ou le malheur. Nos choix traduisent, en grande partie, nos mentalités qui sont nos façons de voir, de percevoir nous-mêmes, les autres, le monde; ce sont nos personnalités, nos sentiments, nos pensées. Nos mentalités déterminent nos actions ou inactions. A titre d’exemple, j'ai eu à faire cette expérience personnelle. Le comité de mon quartier dont j’étais présidente avait le projet de bétonner certaines de ses rues. La majorité des résidents acceptait volontiers de participer aux coûts des travaux. Cependant, il y avait un, au contraire, qui nous avait reçus de manière agressive et désobligeante. Le comportement de ce dernier m’avait écœuré et porté à abandonner le projet. Pour moi, comme mon action est positive, tout le monde devrait y adhérer. Comme j’étais malheureuse, je me suis retournée vers moi pour trouver la réponse à mon problème. J’ai réalisé, après quelque temps, que ma réaction due à mon orgueil n’était pas raisonnable. Je me suis rendu compte que je donnais du pouvoir au mal en agissant ainsi, que je voulais jouer au sauveur alors que je ne suis pas Jésus, je ne peux pas changer les autres. J’ai réalisé que je ne m’étais pas comportée en démocrate, car j’allais laisser tomber une vingtaine de participants à cause du refus d’un seul. Dans la démocratie, en effet, c’est la majorité qui l’emporte et non pas forcément l’unanimité. Alors, je me suis réveillée de mon sommeil et je me suis armée de mon courage et ai repris le travail, d’une part triste de devoir abandonner pour l’instant mes vieux démons qui ont longtemps fait partie de moi, qui me dominaient mais que je chérissais : tristesse, malheur, orgueil, conflit, souffrance ; mais aussi contente d'avoir gagné sur eux, d’avoir gagné cette bataille. Haïti, tout au cours de son histoire, n’a cessé de faire face à des situations difficiles complexes venues à la fois de l’extérieur mais aussi de l’intérieur: guerre civile, coups d’État, luttes fratricides, occupations étrangères, dictatures, embargo, tremblement de terre, choléra, kidnapping et j’en passe. Que nous avons souffert ! J’ai entendu un citoyen dire à la télé que l’une des choses qui nous unissent, c’est notre souffrance. Je suis tout à fait d’ accord. Mais chacun a sa façon de réagir devant la souffrance. Il y a des gens qui se réveillent, qui comprennent qu’ils méritent mieux de la vie et qui veulent changer en eux ce qui mérite de l’être et il y en a d’autres qui se complaisent dans leur mentalité de souffrance. Je pense que ce n'est pas différent dans d’autres pays dont certains ont eu aussi leurs lots de souffrance. Les sociétés qui se veulent démocratiques s’appuient sur les institutions qui sont assez fortes pour défendre le droit de la majorité. Dans la mentalité de souffrance, le mental voit du noir partout, diabolise tout, crée des boucs émissaires et se déresponsabilise. Elle va de pair avec la mentalité de ressentiments. Et les ressentiments peuvent prendre plusieurs formes: injures, critiques acerbes, reproches, sarcasmes, mensonges, manipulations, violence, coups bas, négativité, etc. Je remarque que ces comportements m’affaiblissent et donnent plutôt pouvoir à mes adversaires. Par contre, quand j’exprime mes besoins et quand j’agis, je me valorise et je gagne. Les ressentiments s’opposent à la recherche du dialogue et du consensus. Plus on s'accroche aux ressentiments, moins on est disposé à dialoguer, à s'exprimer. On peut consommer des ressentiments comme on consomme de l’alcool. Il suffit de demander à son mental des scénarios de conflits et il nous sert pour pouvoir alimenter les ressentiments. Le remède aux ressentiments, c’est la parole, le dialogue, le partage qui permettent de libérer la souffrance, de dissiper les incompréhensions, de sortir du marronnage, de se libérer du passé et de s’épanouir. C’est dans cette optique que j’ai bien accueilli le dialogue d’El Rancho qui représente pour moi un acquis important dans notre histoire de peuple, même s’il y a des articles qui sont en veilleuse aujourd'hui. Et je félicite le Président de la République pour avoir pris cette initiative ainsi que les différents groupes impliqués. Je suis heureuse de constater qu’il y a beaucoup de citoyens aujourd'hui qui sont en faveur du dialogue. L'accord d ' El Rancho a beaucoup de choses positives, il y a eu des accords sur l'amendement de la Constitution, la gouvernance, la Minustah, le développement local et l’aménagement du territoire. Selon moi, la commission de suivi devrait avancer sur ces dossiers qui, de toute façon, doivent être traités avec les pouvoirs exécutif et législatif. La vie doit continuer malgré les conflits. C’est le cas pour la population qui doit travailler dur pour payer des taxes à l’État. L’accord d'El Rancho, a eu beaucoup d’opposants et de partisans. A mon avis, c’est un bon travail. Il fixe les rôles de chaque partie impliquée mais aussi les limites à ne pas franchir dans son article 12. Cette disposition permet au conseil électoral de passer outre certains articles de la loi électorale au cas où l’une des parties n’aurait pas respecté son accord. Toutes les parties ont signé et elles sont responsables face à la loi. Qui dit mieux? En appliquant cet accord, l’action aurait gagné sur l’inaction, les principes sur les personnalités. Mais celui -ci a buté devant notre mentalité de vouloir un «tèt ansanm» total. Tout comme moi, dans l’expérience citée plus haut, personne n’ose avancer en laissant derrière la brebis égarée. C’est très touchant comme mentalité. C’est une sorte d’amour martyr comme quoi si tu meurs, je meurs avec toi. Mais c’est suicidaire et utopique, car rien n’est pas parfait dans ce monde. De ce fait, il faut avancer avec ceux qui veulent avancer, c’est-à-dire la majorité, si on veut être gagnant. Cette mentalité est conflictuelle, car on veut forcer l’autre à être ce qu’il n’est pas capable d’être ou ce qu’il ne veut pas être ou qu’il ne doit pas être. C’est la même chose pour ces partis politiques qui demandent le "rache manyok" alors qu’ils auraient pu exprimer leurs besoins et griefs. Le Sénat de la République, quand il ne respecte pas son engagement, cherche conflits. Et la population se retrouve livrée à elle - même dans ces conflits suicidaires, oubliant ses besoins et se sentant obligée d’être dans tel camp ou dans l’autre. C’est ce que je suis en train de faire, je devrais parler de routes, d’électricité, d'eau, d’écoles, de travail, de lois, etc, et je me retrouve en train d’analyser les conflits politiques. Je suis devenue moi aussi suicidaire et martyre. Cette mentalité de sauveur est antidémocratique, car, dans la démocratie, comme nous l’avons dit plus haut, c’est la décision de la majorité qui prime. J’ai relevé sur un site Internet 73 partis politiques enregistrés et reconnus et une trentaine d’autres enregistrés et non reconnus. Que veut cette majorité restante regroupée dans cette situation de crise? Quelle est la position de la majorité des organisations de la société ? Que veut la majorité des citoyens ? Dans une situation, on peut être soit gagnant ou soit victime. Selon mon expérience, chaque fois que je diabolise, je sais que je veux jouer à la victime et que je ne suis pas prête à me regarder en face pour retrouver ma responsabilité dans la situation qui se présente. Par conséquent, être gagnant, c’est reconnaître ma responsabilité dans chaque situation. C’est définir ce que je veux, comme homme, femme, citoyen, dirigeant. C’est oser être,s’affirmer, non dans un souci de conflit avec l’autre, mais pour jouer gagnant et/ou gagnant-gagnant. Et moi je dis : Vive les élections! Vive les institutions démocratiques de mon pays! Vive le dialogue interhaïtien! Vive la stabilité, vive la démocratie! Vive une Haïti gagnante! Joyeux Noël à tous! Rose Laure BRIERRE oiseau_ violet@ yahoo.com