Après de longs jours de tractations politiques, de pourparlers secrets, d’hésitations de parts et d'autres, de prises de positions publiques des acteurs et surtout de rumeurs fantaisistes, le nom du successeur de Laurent Salvador Lamothe est enfin connu. Il s’agit du militant et homme politique Evans Paul, plus connu sous le pseudonyme de « K-Plim », son nom d'artiste et de militant politique.
A l’annonce de ce nom, la réaction d’un large secteur du public ne s’est pas fait attendre : il est l’homme qu’il faut, à la place qu’il faut, à ce moment précis de la conjoncture politique. Les récents événements montrent que la crise que traverse le pays n'est pas du tout anodine. Elle est profonde même si elle donne une impression de déjà-vu. L’opposition radicale s’arcboute sur ses positions jusqu’au-boutistes alors que la légitimité du président Michel Martelly n’est pas en cause.
Pourtant, dans une volonté manifeste de résoudre cette crise, le chef de l’État a mis sur pied une Commission présidentielle, qui a travaillé de manière tout à fait indépendante. À l'issue d'une semaine de discussions serrées, elle a fait des recommandations au président de la République, qui les a appliquées à la lettre.
Compte tenu que quasiment tous les secteurs réclamaient la tête de Laurent Lamothe, chacun pour des raisons qui le concernent, le président de la République n’avait d’autre choix que de nommer un Premier ministre qui n’est pas de son sérail. Sinon, ce se serait vu comme blanc bonnet et bonnet blanc. Il se devait d’opter pour un politicien rassembleur, capable de faire le pont entre lui et la frange radicale de l’opposition. Un politicien réputé honnête et capable de rétablir la confiance des acteurs sur le terrain.
Il est un fait qu'Evans Paul a toujours été perçu comme un opposant modéré au régime « Tèt Kale ». Il a toujours mis un point d’honneur à critiquer avec sobriété et dans un langage respectueux, certains actes et comportements du gouvernement. Ses interventions dans les médias sur les grandes questions de la conjoncture politique sont remarquables pour leur sagesse et leur retenue, où il allie équilibre et rationalité, ce qui rend ses positions plus crédibles aux yeux de l'opinion publique.
Le nom d’Evans Paul semble avoir fait l’unanimité dans divers secteurs de la société qui croient qu’il est un homme de dialogue, à l’écoute des revendications populaires. C’est justement cette image de rassembleur et d’ouverture qui a fasciné le président Martelly qui, apparemment en bon démocrate, a jeté son dévolu sur un citoyen qui n’a jamais raté l’occasion de critiquer ce qu’il considère comme des « dérives politiques du pouvoir Tèt Kale ».
Parce qu’Evans Paul faisait partie de la commission Consultative dont l’une des recommandations était le départ du Premier ministre Lamothe, une critique a soulevé la question éthique dans l’acceptation par monsieur Paul du poste en question. L’approche serait moins spécieuse s’il y avait, parmi les acteurs présents et disponibles sur la scène, un profil semblable à celui d’Evans : mesuré, sobre, équilibré et respectueux. C’est la conjoncture politique qui fait que le choix d’un profil comme celui d’Evans Paul incontournable. L’arène politique haïtienne est généralement tellement considérée comme une foire d’empoigne que la sobriété politique d’Evans Paul n’arrête pas d’étonner. Dans les conditions actuelles de la crise et avec la menace du vide institutionnel du 12 janvier prochain, la question d’éthique ne tient pas la route : quand on a bonne conscience, c’est Noël en permanence, disait Benjamin Franklin. Il n’y a pas d’autre alternative que le choix d’un homme qui puisse rassurer presque tous les secteurs, surtout le secteur populaire qui est la source de tout pouvoir politique viable et durable.
LE MANDELA HAÏTIEN
Toute la société haïtienne connait l’itinéraire mouvementé d’Evans Paul, ce jeune journaliste et dramaturge des années 70-80 qui, avec d’autres journalistes et défenseurs des droits humains, a mis à mal la citadelle duvaliériste. Il a été à plusieurs reprises arrêté et torturé par la police politique de la dictature, l’infâme SD. Il a connu des années de clandestinité et a continué la lutte jusqu’à la chute de la dictature. Mais les régimes militaires qui ont succédé à Duvalier ne sont pas allés de main morte avec les militants démocrates. Ainsi Evans Paul allait se retrouver dans les geôles du régime militaire du lieutenant-général Prosper Avril et connaitra cette séance de torture devenue mémorable quand les militaires, dans un accès d’exhibitionnisme sadique, ont passé sur les ondes de la Télévision d’État les fameux « prisonniers de la Toussaint », les visages tuméfiés, ensanglantés et méconnaissables. Un acte qui a révolté la conscience populaire. Prosper Avril allait être chassé du pouvoir quelques mois plus tard.
Voilà cet homme que les caméras de la télévision allaient capter, le 1er janvier 2014, aux Gonaïves, souriant et en pleine conversation courtoise avec deux de ses ex-tortionnaires, les ex-présidents Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier et l’ex-général Prosper Avril. Cette image a fait le tour des réseaux sociaux et des médias haïtiens et étrangers. C’est un geste qui a élevé monsieur Paul bien au-dessus de la mesquinerie politicienne, des réflexes rotuliens revanchards, si courant dans le processus politique en Haïti.
Evans Paul, qui a suivi des séminaires sur la réconciliation et le consensus politiques en Afrique du Sud, a toujours à l’esprit l’exemple de Nelson Mandela dont les années de prison à Robben Island n’ont pas entamé ses élans de fraternité et de compréhension de l’autre.
Evans Paul a quelque part parlé de « générosité politique » pour éclairer sur sa volonté de transcender toutes formes de bassesses morales pour s’élever à la dimension d’un homme qui sait que le pardon et la réconciliation peuvent effectivement fonder un ordre socio-politique stable et fraternel.
Effectivement, Evans Paul fait partie de ces rares hommes politiques qui ne portent pas en eux le venin de la vengeance et l’obsession des représailles.
L’ESTHÉTIQUE DU VIVRE-ENSEMBLE
En vertu de ce geste de pardon et de réconciliation absolument désintéressé et sans le moindre esprit de démagogie, il est à espérer que lui Premier ministre, Evans Paul saura travailler efficacement à rassembler les opposants politiques autour du grand projet d’une Haïti meilleure.
Lui Premier ministre, Evans Paul devra démontrer que nous nous sommes déjà mis d’accord sur l’essentiel : le projet commun d’une Haïti meilleure qui a pour autre nom le VIVRE-ENSEMBLE. Il s’efforcera donc d’inviter les opposants politiques à la composition dialectique de leur plan d’action de ce grand projet commun.
En embrassant ses anciens tortionnaires comme pour leur signifier qu’il leur a pardonné et comme pour leur tendre la main de la réconciliation inconditionnelle, Evans Paul est conscient, persuadé, voire convaincu de forger, à l’échelle de sa simple individualité, les conditions de l’émergence de l’esthétique du vivre-ensemble qui est désormais appelé à influer sur le comportement des uns et des autres dans l’espace politique national.
Lui, Premier ministre, Evans Paul permettra au président Martelly d’avoir une chance de sauver son mandat en organisant des élections crédibles. KP a trop fait pour la démocratie haïtienne. C’est peut-être son heure de mettre son expertise et son expérience politique à la disposition du pays à un carrefour décisif où rien n’est clair.
Lui, Premier ministre, Evans Paul est l’homme du dialogue national tant indispensable au dénouement de cette crise qui a trop duré. Il est aussi l’homme du rassemblement, de la composition et du dépassement de la lutte des contraires. C’est l’homme de la réconciliation pour l’évitement du pire. Evans « K-P » Paul est tout simplement : l’Homme de la situation.
Nativita Pierre
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