Depuis le 3 février 1962, à la suite du virage des dirigeants cubains vers le communisme, les Etats-Unis ont établi un embargo sévère contre Cuba. Les échanges entre les deux pays sont devenus pratiquement nuls. D’autre part, le gouvernement américain a cherché à isoler le régime cubain en faisant exclure Cuba de l’Organisation des Etats américains(OEA) le 31 janvier 1962 à la Conférence des ministres des Affaires étrangères de l’OEA à Punta del Este. La crise des missiles en octobre 1962 a éloigné un peu plus Cuba des Etats-Unis. À partir de ce moment, les dirigeants cubains n’ont plus eu d’autre choix que de compter uniquement sur leurs propres forces et sur l’aide des pays du bloc soviétique. Jusqu’en 1991, l’aide de ces pays a été vitale pour le régime de Fidel Castro. Mais avec la chute du communisme en Europe dans les années 1989-1991, la situation est devenue plus compliquée pour Cuba, privé désormais de l’aide des pays de l’Europe communiste. En 1996 le gouvernement américain a renforcé un peu plus l’embargo avec la loi Helms-Burton. Mais l’Histoire est condamnée à évoluer. Sous l’administration de Bill Clinton (1993-2001), des lueurs de changement ont commencé à percer. En 1998, le président américain considère que l’île n’est plus une menace pour les Etats-Unis. Depuis l’année 2000, les autorités américaines semblent vouloir desserrer l’étau sur l’île. En effet, en mars 2000, le Congrès américain autorise la vente de produits alimentaires et de médicaments à Cuba. À partir de 2009, les immigrés cubains peuvent envoyer de l’argent à leurs familles ( les remesas). En 2013, les choses changent radicalement. En février 2013, une mission de parlementaires américains ( Républicains et Démocrates) se rend à La Havane. Le 10 décembre 2013, au cours des cérémonies d’adieu à Nelson Mandela à Soweto en Afrique du Sud , le monde entier est frappé par la poignée de main historique entre le président américain Barack OBAMA et le président cubain Raul CASTRO. L’opinion publique américaine , elle aussi, change. Selon une enquête du New-York Times de février 2014, 53% des Américains sont favorables à la levée de l’embargo. Dans l’Etat de Floride où vit le plus fort contingent de Cubano-Américains, ce taux est de 63%. Entre juin 2013 et novembre 2014, plusieurs rencontres secrètes ont eu lieu entre des émissaires américains et cubains en territoire canadien. Le Vatican également a joué un rôle dans ce dégel des relations américano-cubaines. On se souvient du voyage du pape Jean Paul II à Cuba du 21 au 26 janvier 1998, invité par Fidel Castro. À ce moment, le Souverain Pontife avait critiqué les mesures injustes et éthiquement inacceptables imposées à Cuba. En 2008, le secrétaire du Pape , le cardinal Tarcisio Bertone, est reçu par Raul Castro. Du 26 au 28 mars 2012, le pape Benoit XVI visite aussi Cuba. En mars 2014, le président Obama est reçu par le nouveau pape François. En été 2014, le pape François envoie des messages à Raul Castro et à Barack Obama et en octobre 2014, il reçoit des délégués des deux pays. Il est important aussi de souligner que le président Obama est arrivé à la Maison-Blanche avec dans ses bagages la volonté de changer les relations entre Washington et La Havane. D’autre part, il convient de mettre l’accent également sur les pressions exercées par les pays latino-américains et caribbéens, particulièrement depuis 2012. Les 28 et 29 janvier 2014, les 33 chefs de gouvernement de la Communauté des Etats latino-américains et caribéens (CELAC) réunis à La Havane se sont engagés à soutenir le processus de paix en Colombie, les droits de l’Argentine sur les îles Malouines, le caractère latino-américain de Porto-Rico, la reconstruction d’Haïti et rejeté l’embargo maintenu contre Cuba par les Etats-Unis. Par ailleurs, on peut dire aussi que Cuba était prêt à accueillir ce changement. Certains problèmes cependant devaient être résolus. Le premier, c’est le problème des prisonniers, des Cubains détenus aux Etats-Unis et des Américains détenus à Cuba. Le gouvernement cubain avait dans ses geôles Alan GROSS arrêté le 3 décembre 2009 et condamné en 2011 à 15 ans de prison. Gross est un contractuel de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) accusé d’avoir commis des actes contre l’indépendance et l’intégrité territoriale de Cuba. Il y avait aussi Rolando Sarraf Trujillo, agent de la CIA de 32 ans en 1995 au moment de son arrestation, détenu depuis 20 ans. Les Etats-Unis, de leur côté, détenaient trois Cubains pour activités d’espionnage, Gerardo HERNANDEZ, 49 ans, Antonio GUERRERO, 56 ans,et Ramon Labanino SALAZAR, 51 ans. En décembre 2014, la diplomatie s’accélère. Le mardi 16 décembre, les présidents Obama et Castro se parlent au téléphone pendant 45 minutes. Le mercredi 17 décembre, les deux présidents s’adressent à leurs concitoyens. Que disent-ils ? A) Obama, en 2313 mots, dit : - Nous voulons créer plus d’opportunités pour les peuples américain et cubain et commencer un nouveau chapitre parmi les nations des Amériques. Une barrière idéologique et économique a longtemps séparé nos deux pays. - Les exilés cubains ont pourtant apporté une énorme contribution dans la vie politique, dans l’économie, dans la culture et les sports dans notre pays. Nous avons mis beaucoup de restrictions dans nos relations avec Cuba mais elles ont eu peu de résultats. Les Castro et le parti communiste sont toujours là. - Pourtant nous avons repris depuis 35 ans des relations diplomatiques avec la Chine communiste ( 1er janvier 1979) et depuis 20 ans avec le Vietnam (11 juillet 1995). - Dès le début de mon mandat, j’ai voulu changer les choses, mais il y avait l’obstacle des prisonniers, des Américains détenus à Cuba et des Cubains en prison aux Etats-Unis. Le pape François est intervenu auprès du gouvernement américain et du président Raul Castro pour le cas de Alan GROSS, prisonnier à Cuba et des trois Cubains en prison aux Etats-Unis. - Les intérêts des deux pays seront au cœur de notre politique. - L’isolement de Cuba n’a rien donné. C’est le moment pour une nouvelle approche. - J’ai ordonné au secrétaire d’Etat Kerry d’engager des discussions pour le rétablissement des relations diplomatiques avec Cuba, rompues depuis janvier 1961. - J’ai aussi demandé au secrétaire d’Etat Kerry de revoir l’inscription de Cuba sur la liste des Etats qui soutiennent le terrorisme. - Il convient de prendre des mesures pour accroître les voyages, le commerce et les échanges d’informations. Les relations commerciales doivent être accrues de même que les télécommunications. Nous saluons l’ouverture de Cuba à l'Internet , l’autorisation des syndicats. Il a remercié le pape François et le Canada qui ont travaillé à la libération de Gross. Cuba doit revenir à l’OEA. Si nous travaillons ensemble, un avenir avec plus de paix, de sécurité et de développement économique sera possible. De Miami, nous sommes à 200 miles de La Havane. C’est une ville qui nous rappelle que la couleur de la peau ou les circonstances de la naissance ne sont pas supérieures aux idéaux. Todos somos Americanos. Le changement est dur … Mais nous faisons ces changements car c’est la meilleure chose à faire…nous voulons atteindre un meilleur avenir pour le peuple cubain, pour le peuple américain, pour notre hémisphère et pour le monde. - B) "De son côté, Raul Castro, dans un message concis de 744 mots, a dit en substance que Fidel Castro avait exprimé en plusieurs occasions publiques et privées son approche pour discuter et résoudre les différends entre les deux pays au moyen de négociations sans renoncer à un seul de nos principes. L’héroïque peuple cubain a montré face aux grands dangers, agressions, adversités et sacrifices qu’il sera fidèle aux idéaux d’indépendance et de justice sociale. Nous sommes restés unis depuis 56 ans par loyauté à ceux qui sont tombés depuis le début de notre guerre d’indépendance depuis 1868.. Comme l’avait promis Fidel, ils sont revenus, Gerardo, Ramon et Antonio. Il a exprimé sa reconnaissance pour tous ceux qui ont lutté pour leur libération. Cette décision du président Obama mérite le respect et la reconnaissance du peuple cubain. Il a remercié le pape François et le gouvernement du Canada pour le rôle qu’ils ont joué dans l’amélioration des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Nous avons libéré un espion pour des raisons humanitaires, Alan Gross. Nous avons également libéré certains prisonniers (53) pour lesquels les Etats-Unis avaient montré de l’intérêt.. Nous sommes d’accord pour le rétablissement des relations diplomatiques mais le blocus doit cesser. Nous devons normaliser nos liens basés sur les principes du Droit international et de la Charte des Nations unies. Il a dit sa volonté de dialoguer sur les thèmes de démocratie, de droits humains et de politique extérieure. Nous devons apprendre à vivre de façon civilisée avec nos différences ". Dans un autre discours cette fois devant l’Assemblée nationale, le samedi 20 décembre 2014, Raul Castro précise que "ces annonces du mercredi 17 décembre ont été le fait de conversations soutenues au plus haut niveau, dans la plus grande discrétion, et qui ont pu bénéficier de la contribution du pape François et des facilités offertes par le gouvernement canadien". On peut apprécier le fait que les deux chefs d’Etat ne se sont pas contentés de discours, il sont passés aux actes et ceci est important. Il faut espérer que d’autres actes viendront qui mettront fin définitivement à ce climat d’hostilité improductive et malheureuse pour reprendre le langage de Eric Hershberg, directeur de American University Center for Latin America and Latino Studies.